SENS OBLIGATOIRE

Avec une rupture d’un siècle avec ce fil conducteur culturel nous liant aux traditions orientales, nous avons perdu un support linguistique précieux puisque 60 à yo% de notre vocabulaire sont des termes sino-vietnamiens […]. La relance de l’enseignement des idéogrammes chinois allant de pair avec l’organisation d’études confucéennes sérieuses est une nécessité urgente. (Mai Quôc Liên, directeur du Centre d’études de la culture nationale vietnamienne,
Le Courrier du Vietnam)
EN CHINOIS, la boussole indique le Sud (zhi nan).
Passant au vietnamien, le mot chinois Sud (nan) s’est dédoublé en nam et en nom, marquant ainsi une première opposition de cette terre avec le Nord (bei).
Apparue avant le XIII siècle, l’écriture hán nom, système idéographique simplifié vietnamien, des¬tiné à en faciliter l’accès au peuple, exprime, selon les textes d’histoire locaux, la maturité de l’esprit national, qui donne lieu peu après à une littérature abondante et variée.
Cette volonté de distinction, somme toute tardive, avec la Chine, emprunte toutefois directement ses éléments constitutifs aux caractères chinois hân eux- mêmes (du nom de la population dominante en Chine). En outre, à leur instar, l’écriture des idéogram¬mes vietnamiens hân nom garde la liberté de sens, même si celle de bas en haut reste aussi improbable qu’un retour du Sud au Nord : elle peut indistincte¬ment se faire de haut en bas, de gauche à droite, ou de droite à gauche, dans une sorte de profusion diffuse.
Au franchissement d’un carrefour, les voitures vietnamiennes utilisent systématiquement leur signal de détresse, indiquant simultanément toutes les directions à prendre.
Les caractères prétendument démotiques hán nôm ne se répandront en fait pas davantage au Vietnam que les caractères chinois. Originellement, ils sont utilisés pour la gestion foncière. Sous les dynasties des Hô (XIV siècle) et de Tay Son (XVIII), ils le sont pour les textes administratifs. Mal établi, ce système n’aura en outre pas de vertu unificatrice dans un pays où, comme en Chine, les parlers chan¬gent du nord au sud, au niveau de la prononciation et du vocabulaire.
À vrai dire, il semble que dès le XIII siècle, la lan¬gue vietnamienne commence à perdre son latin et gagne surtout en règles incertaines. La liberté est donc confuse (et nous prie de bien vouloir l’en excuser). L’écri¬ture perd le Nord. La maturité est imprécise (elle nous promet d’accorder désormais à cette question toute la réflexion nécessaire).
Le vietnamien écrit en lettres latines (assorties de nombreux accents inédits) fut introduit au XVII siècle par les jésuites portugais, puis Alexandre de Rhodes pour soutenir l’évangélisation coloniale, aidé dit-on, par des missionnaires vietnamiens.
En 1836, Pigneau de Béhaine et Taberd publient leur dictionnaire annamite-latin.
Au XX siècle, l’écriture romanisée (le quôc ngü) remplace complètement le hân nôm chez les Kinhs, population vietnamienne largement majoritaire. Désor¬mais, on écrit de gauche à droite : sens obligatoire.
De cet instrument hérité directement – et pleine¬ment accepté- du tumulte de la présence coloniale française, le Vietnamien fait, génialement, un autre, identitaire, par rapport au vieil occupant chinois qui continue à faire ombre : en vietnamien quôc ngü (du chinois guo yu) signifie langue nationale. L’es¬sence de la nation est précisément issue de ce qui ne l’est pas49 !
Sous Mao, un alphabet phonétique chinois (le pinyin) visant à l’harmonisation de la prononciation en recourant à des lettres latines fut également mis en place (si je me souviens bien, avec l’aide de Roumains et non de Romains), en vue de renforcer l’unité linguis¬tique et nationale, parallèlement au système idéogra-phique dominant. Cette latinisation laissa la plupart des Chinois perplexes et se révéla surtout utile aux étrangers de passage.
En France, la plus timide réforme de l’orthographe déclenche immanquablement soulèvements, indigna¬tions, peurs de la perte et secousses nationales tandis que la moindre proposition de féminisation y avorte.
En 1942, les Khmers, dont l’écriture est alphabéti¬que, virent défiler leurs pacifiques bonzes armés de parapluies pour exprimer leur opposition à la décision envisagée de latiniser leur écriture.
Au Vietnam par contre, pas même une réticence pour ce nouveau système graphique : oui, toutes les let¬tres nous sont bien parvenues, elles ont retenu toute notre attention; par la présente, nous vous faisons part de notre agrément sans réserve pour les vingt-six propositions qu’el¬les contiennent. Le Vietnamien, qui ne manque pas de caractère, a dans la conduite de sa langue la même audace sereine que dans celle de son véhicule : il ne craint pas de l’éconduire.
La romanisation de l’écriture est ainsi ce deuxième écart, le grand, avec le puissant voisin du Fleuve Jaune, duquel on cherche résolument à se démarquer: une véritable révolution, le grand chamboulement, devenu possible et avéré par le fait d’un faible développement et d’un accès limité de la population aux écritures idéo¬graphiques précédentes, car outre le changement d’écri¬ture en soi, mutation déjà formidable, on passait d’un système idéographique à un autre, alphabétique, comme cet accidenté greffé qui se réveille un beau matin avec les mains d’un autre, ou ce transsexuel métamorphosé aujourd’hui en femme ou en homme.
Comme si l’Union européenne adoptait à l’unanimité lors d’un Sommet la décision d’utiliser exclusivement, à compter de janvier 2018, l’écriture thaïlandaise dans tout son espace, en vue d’uniformiser la communica¬tion et de forger une véritable identité commune à tous ses ressortissants. Comme si les États-Unis décidaient d’utiliser désormais la seule écriture arabe.

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