SENS OBLIGATOIRE 2

Les accents insolites vietnamiens sur ces lettres latines reconverties indiquent d’illusoires destinations. Car cette langue monosyllabique se caractérise avant tout par son pullulement d’homonymes, à l’instar de ces avenues inondées de motos individuelles presque identiques. Même le vocabulaire emprunté au français aime se délester en chemin : gare devient ga, pomper se dégonfle en bom, mangoustan se déguste par petits morceaux en mang cut, et crème-glace fond en kem. Scène de la vie quotidienne : un motard, son passager, sous l’effet du vent, d’une secousse, perd sa casquette ou une partie de sa charge.
Un même mot a donc de multiples sens : bô signifie indistinctement collection, jeu, service, batterie, train, ordre, ministère, département, manière, aspect, à pieds, à terre (voilà la conversation qui rebondit dans une autre direction, à moins que, jouant sur les mots, elle ne se poursuive sur deux voies parallèles) .C’est l’idéogramme, et en particulier sa clé, qui fonde le sens. L’écriture chinoise est ainsi au vietnamien moderne bien davan¬tage que ce que le grec et le latin sont aux langues roma¬nes comme l’espagnol et le français. Sens obligatoire. L’apprentissage avancé du chinois et sans doute du viet¬namien passe par celui de son écriture idéographique. Le quoc ngu n’est rien d’autre qu’une forme de pin yin local qui aurait pris toute la place.
Les Vietnamiens, même universitaires, n’entretien¬nent parfois avec leur propre langue que d’improbables correspondances. Heureusement, et c’est à la fois prouesse et succès, la perte de sens n’engendre pas pour autant celle de la communication, qui fonctionne bien, et volontiers fort (on n’hésite pas à crier).
Entre Taipei (Taiwan) et Hanoi circule un lettré taiwanais nationaliste qui prône l’adoption par l’île autonomiste d’un nouveau modèle d’écriture ins¬piré du vietnamien, de manière à distinguer davantage cette dernière de la Chine continentale ennemie. Les Taiwanais s’insurgent sans aucun doute très largement contre un tel projet, ainsi que contre l’absurdité de la simplification de certains caractères en Chine conti¬nentale: expurgés d’une partie d’eux-mêmes, ils ne tiennent plus la route. Déroute du sens.
L’amourpar exemple, c’était en idéogrammes chinois le toit marqué de la clé de la griffe et du cœur. Dans le caractère simplifié, le cœur a disparu, ne laissant que la griffe. Que peut encore signifier l’amour devant la désertion de l’écriture ? Depuis, dans cette partie de l’Asie, la courbe des divorces est ascendante.
Ici nos routes se séparent.
Le coeur, décidément, n’y est plus.

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