PASSER AU SUD, PASSER AU ROUGE

MEME BIEN PREPARES à franchir cette ligne étroite, bardés de guides proposant l’aventure, de visas, vaccins, euros et carte de crédit, lexiques, assurances diverses et, sur le bas ventre, notre billet d’avion retour, la frontière imprime d’abord en nous un choc et une surprise, même quand ils constituent une absence de choc et de surprise: celui ou celle de n’en avoir pas. (Il reste à dresser un inventaire, pour nous qui répertorions tout, tendus, sur nos supports informatiques et nos fichiers compressés : celui des déconvenues heureuses.) Décom-presser. Aller au Vietnam, c’est franchir cette frontière, ténue, souvent violée, non totalement bornée au nord et dans des archipels de la Mer de Chine, incertaine donc, s’exposer au risque de perdre, encore un peu plus, un Nord peut-être déjà incertain.
La Chine originelle naquit, lit-on, sur les bords du Fleuve Jaune, au Nord. Pendant tout un temps, son territoire fut bordé au sud par le Yang Tsé Kiang (Centre de la Chine), limite nord des anciennes peu¬plades Viêt du Sud, dont le Vietnam deviendra le pays.
De la même manière, le Centre et le Sud du Vietnam actuel ne furent pas toujours le Vietnam : c’était le pays Cham, et un très peu peuplé delta du Mékong, atteint au XVII siècle, faisant en quelque sorte alors du Nord Vietnam d’aujourd’hui, le Sud, et d’une partie du Sud de la Chine actuelle le Nord du Vietnam.
L’histoire du Vietnam, c’est d’abord celle d’une cir¬culation.
Ce pays fut lui-même, durant mille ans, une pro¬vince chinoise, sinisée, et toute révoltée à la fois. Aller au Vietnam, c’est procéder à son tour à cette progres¬sive descente: « Viêt Nam», du chinois yue, passer et nan, Sud. Selon cet itinéraire, passer au Sud est cette illusion, chinoise, tout aussitôt dénoncée et reje¬tée comme un corps étranger par ce pays, pourtant si souriant. Tout est toujours une question d’angle, de direction, de voyage. Qui sait, ceci aurait pu s’intituler « Passer au Nord ». On yaurait évoqué un pays dénommé non plus « Viêt Nam», mais « Viêt Bắc» ou « Bei Guo», pays tous deux inexistants.
Dans ce dictionnaire vietnamien-français, entre « animalcule » (« Vi Dông Vât ») et « voyager incognito » («vi hành»), pas de « Viêt»: le « Viêt» se planque.
Se déplacer, partir en vacances, flâner, n’est pas l’apanage des hommes : ces oiseaux migrateurs passent quinze jours sur la côte, avant de poursuivre plus au sud, ce troupeau de gnous a besoin de changer d’air, ces saumons s’offrent une croisière fluviale, ces moutons quelque transhumance; même ces plantes poussent le nez un peu plus loin en rampant. Les colonisateurs, eux, n’hésitaient pas à exporter leurs bâtiments, et la cathédrale Notre-Dame de Saigon est faite de briques de Toulouse. Les Américains démontent des châteaux européens pour les reconstituer chez eux. Les bâtiments participent ainsi au mouvement, mais à leur manière, car en ce qui nous concerne, fort heureusement, nous n’avons pas lors de nos voyages à nous anéantir de manière aussi complète et radicale pour réapparaître quelques kilomètres plus loin.
Les pays ne font dès lors que se rallier à la tendance générale. La Belgique aux frontières mouvantes se retrouva ainsi tantôt en France, tantôt en Espagne, aux Pays-Bas ou en Autriche. Car on peut circuler sans bouger. Déplaçons l’un de ces pêchers en fleurs qui inondent les rues du pays au moment de la fête du printemps autour de cette maison: par rapport au pêcher, la maison a bougé. Victor Hugo, prenant pour la première fois le chemin de fer, ne disait pas autre chose : le train en marche entraînait à travers la vitre du compartiment une mise en branle générale du paysage; champs, arbres, fermes, bourgs, chevaux immobiles et mobiles, amorçaient à son passage une irrésistible rotation.
Harbin est une ville du Dong Bei Nord
oriental, ex-Mandchourie), aux confins nord de la Chine, célèbre, lors d’hivers toujours rudes, pour ses palais sculptés sur glace. D’au-delà, plus au nord, venaient les envahisseurs mongols, dont ne protège pas la grande muraille.
Plus bas, à la même latitude que Madrid, Pékin, capitale de la Chine, la capitale du Nord. Au Centre, mais en fait à l’Est, au nord de Shanghai, la capitale du Sud, Nankin; plus bas encore, à l’ouest de Can¬ton, se trouve Nanning, le Sud paisible. De là viennent pourtant, au Vietnam, les envahisseurs du Nord, dont ne protègent pas les hautes régions.
Celui qui persiste dans son interminable chute au sud des suds le long du méridien, sorte d’interminable saut à l’élastique géographique, une fois franchis ces quelques initiatiques cols, passe finalement au Sud, le début de l’ex-Annam (An Nam, le Sud pacifié, ainsi baptisé par les Chinois alors conquérants), dans le delta du Fleuve Rouge, c’est-à-dire au Nord du Viet¬nam. Apparaît Hanoi, anciennement appelée Dông Kinh, Dongjing, capitale de l’Est (dont s’inspi¬rèrent les Français pour désigner le Tonkin) ; au Sud, Nam Binh (la capitale du Sud), et dans les profondeurs extrêmes de cet entassement vertical, Saigon (xi gong, la débâcle de l’Occident, à présent Ho Chi Minh Ville), au sud de quoi se perdent en s’emmêlant les innombrables bras du Mékong, où l’Occident améri¬cain connut sa déroute.
Pour les Saigonnais, Hanoi est, comme Pékin en Chine, la capitale froide et politique, siège du parti communiste. Vue de Pékin, Canton, pourtant au nord de Hanoi, est comme Saigon, la ville chaude du Sud, capitale économique, toujours prête à quelque séces¬sion vis-à-vis du «maître rouge» et glacial du Nord. (Liège se situe à l’est de Bruxelles, mais on n’en parle pas ici davantage, seuls les axes verticaux étant retenus : la vallée du Rhône, le cours du Mékong, voilà notre affaire). La ville de Hanoi s’étale au sud du Fleuve Rouge. À partir de ce dernier, pour gagner le Sud, on traverse le quartier des trente-six rues et le district de Hoàn Kiém, puis, plus bas, le long parc Lénine pour arriver à l’avenue Bai Co Viêt, qui le borde d’est en ouest. Au-delà, des universités et des nouveaux quartiers ne cessent de gagner sur le Sud reléguant inlassablement les précédents au Nord.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*