L’Etat-archipel asiatique 7

Logiques de cohésion : les modèles mandata de Majapahit et Mataram
Le caractère majeur de l’espace indonésien, bien connu, est l’opposition entre une Indonésie «intérieure», formée par l’île de Java et ses deux voisines (Madura et Bali) concentrant plus de 60% de la population indonésienne sur moins de 7 % du territoire (plus de 500 habitants/km2), et une Indonésie « exté¬rieure», comprenant le reste de l’archipel (moins de 100 et même de 50 h/km2, le plus souvent). Ce contraste fondamental n’a pas cessé de s’accentuer depuis l’apparition d’«Etats agraires» à Java: premier royaume de Mataram (VII- XIe siècles), royaume de Majapahit (XIe-XVe siècle), second royaume de Mata¬ram (XVI-XIX6 siècles). Cette succession sur la longue durée d’«États agraires», dont les capitales se situaient toutes dans un espace compris entre Surabaya et Jogjakarta, dans le centre-est de Java, a favorisé la concentration de populations pratiquant une riziculture irriguée intensive.
A Java le second royaume de Mataram (XVI-XIXe siècles), comme son pré¬décesseur Majapahit, organisait son espace selon un modèle de type mandala, en cercles concentriques. Au milieu se trouvait le palais royal (kraton), axe du monde, réplique du mont Meru, à partir duquel rayonnait la lumière, dont l’éclat se diffusait jusqu’aux confins du royaume. La cité capitale (nagara) entourait le palais, siège de l’administration; elle abritait les demeures des nobles et des priyayi placés sous l’autorité du premier ministre (patih). Autour de la capitale, et en continuité, se trouvait la zone rizicole irriguée du nagara- gung, « capitale au sens large ». Elle comprenait toutes les terres confiées en apa¬nages aux princes et hauts dignitaires, qui en percevaient les revenus au nom du roi et résidaient presque tous dans la capitale.
La troisième auréole était formée par les mancanegara, provinces extérieures, et le pasisir, provinces côtières septentrionales, plus autonomes, confiées à des gouverneurs (bupati) nommés par le roi et soumis à l’autorité du patih. En fonc¬tion de la forme allongée de l’île de Java, elles se répartissaient en provinces de l’ouest et provinces de l’est.
La quatrième auréole s’étendait, au-delà des mers (tamah sabrang), aux autres îles de l’Archipel en particulier à celles qui bordaient la mer de Java, mais aussi à la péninsule malaise ou au Champa. Cette vision centripète, de structure symétrique et fermée, du mandala, impliquait l’existence d’un temps immobile et enfermé dans les choses, les changements se faisant du centre aux périphéries et vice-versa (Lombard D., 1990).
Aux marges de ces « États agraires », et avant même l’apparition de ceux-ci aux VIIIe-IXe siècles, sur les côtes à proximité des routes commerciales mariti¬mes, se sont très tôt développées des cités marchandes, en particulier la thalas- socratie de Srivijaya (XII-XIIIe siècles), puis les sultanats malais (voir chapitre 7).
Logiques de cohésion: le legs colonial hollandais, les Indes néerlandaises
L’unification économique et politique de l’archipel indonésien à partir du pôle de Batavia par les Hollandais n’a été véritablement achevée qu’au début du XXe siècle. Après l’ouverture du canal de Suez (1869) qui a rapproché la colo¬nie de sa métropole, les Hollandais se sont de plus en plus préoccupé de mettre en valeur les îles autres que Java, celles qu’ils qualifiaient d’« extérieures ». Ils ont fait passer sous leur autorité, en un demi-siècle environ, la quasi-totalité de l’Archipel à la suite de multiples expéditions militaires à Sumatra, Kalimantan, Célèbes, Bali, Lombok, Florès, la guerre la plus longue ayant été celle contre le sultanat d’Aceh (1873-1906). Cet empire, qui n’a fonctionné dans son intégra¬lité qu’une trentaine d’années, a été bâti à partir de Java où la Compagnie des Indes Orientales avait fondé Batavia en 1619, comme centre du réseau com-mercial hollandais en Asie.
La pénétration puis la colonisation de Java ne commença véritablement qu’au début du XVIIIe siècle, aux dépens des sultanats de Banten et de Mataram. Cependant, le phénomène décisif fut l’aménagement de la Grande route trans¬javanaise (Grote Postweg), de 1808 à 1810, par le maréchal Daendels, reliant Anyard à l’extrême ouest à Panarukan à l’est, le long de la côte septentrionale. Ce premier axe de communication amorça l’unification économique et politique de l’île, en facilitant le commerce des produits coloniaux et le développement des plantations. La mise place d’un réseau ferré relativement dense, entre 1871 et 1926, poursuivit ce phénomène, favorisant les défrichements au profit des rizières et des plantations. L’introduction et la généralisation simultanées de l’outillage agricole en fer et en acier permit l’expansion de l’espace agricole et le recul des forêts. De même, la systématisation de la vaccination antivariolique fut rendue possible à la même époque par cette amélioration des transports ter¬restres. La conjonction de ces trois phénomènes provoqua un essor démogra¬phique sans précèdent, la population de Java-Madura ayant plus que décuplé en un siècle et demi, passant de 4615270 habitants en 1815 (recensement de Raffles) à 62993 000 en 1961 (D. Lombard, 1990).
Involontairement la colonisation aggrava ainsi l’écart qui existait déjà entre Java et les autres îles depuis les royaumes agraires de Majapahit et de Mataram. Ces « îles extérieures » ne bénéficièrent, en effet, pendant longtemps ni d’un véri¬table réseau routier ou ferré, ni des importations massives d’outils agricoles en fer, ni de l’introduction de la vaccination systématique. La route Transsumatra ou la Transsulawesi, par exemple, n’ont été achevées que très récemment.
Un apport décisif de la colonisation à la formation d’un Etat moderne cen¬tralisé a été de permettre la fusion accélérée des pays soundanais et javanais, sous le toponyme global de Jawa, et d’accentuer la position maîtresse de l’île de Java au sein de l’Archipel. Fondamentale également a été la constitution d’une bureaucratie chargée de l’administration «intérieure» par les Hollandais, en s’appuyant sur celle préexistante des priyayis du royaume agraire de Mataram. Ils ont mis en place les principales administrations unifiant l’espace javanais à partir d’un ensemble de provinces hétérogènes. Etant eux-mêmes les héritiers d’une longue tradition romaine, impériale et napoléonienne, ils ont transmis à l’ancienne noblesse des priyayis, dont ils firent leurs auxiliaires, leur savoir-faire et leurs connaissances (D. Lombard, 1990). L’Indonésie a ainsi pu disposer au moment de son indépendance d’une élite occidentalisée pouvant jeter les bases d’un État moderne.
La compagnie privée de transports maritimes hollandaise, la KPM, a établi au début du XXe siècle un réseau dense, fiable et régulier sur l’ensemble de l’ar¬chipel dont elle faisait ainsi une unité fonctionnelle (M. Charras, 1995,48). Cet effort remarquable n’a pas été poursuivi au même niveau après l’indépendance, si bien que les flottes de voiliers bugis-makassar, mandar et madurais tradition¬nelles ont repris un rôle prépondérant dans les transports non spécialisés. Ce n’est qu’après 1983 qu’on a vu se mettre en place des lignes de nouveau régu¬lières pour les passagers, utilisant des paquebots modernes, ce qui a beaucoup favorisé la mobilité des populations ne pouvant majoritairement pas accéder au transport aérien.

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