L’ESPRIT DES MORTS

Si nous fouillons nos souvenirs d’enfance, nous nous remémo¬rons en premier lieu les chemins, avant les choses et les gens.
ALORS QU’EN EUROPE je participais, avec une amie asia¬tique fraîchement arrivée – pour la première fois – sur le continent, au mouvement général de glissement autoroutier vers le sud à l’époque des mois clairs d’été, je vis de biais le visage de ma copilote du moment s’as¬sombrir progressivement. Alors que l’exode d’été est associé spontanément dans nos esprits occidentaux à des images agréables de beau temps retrouvé, de par¬fums, de fantaisie, de liberté, de vacances et d’amour, son visage exprimait une inquiétude de moins en moins contenue, comme devant la découverte d’une catastrophe imminente que, décidément à cent lieues de là, je ne pouvais comprendre. Était-ce dû à ces panneaux en lettres latines qu’elle était chargée de déchiffrer péniblement pour signaler la direction à prendre ? Que s’était-il donc passé, que se tramait-il tandis que la petite Citroën doublait pour la énième fois une file de caravanes estivales ? c’est son nom, Lettrée tranquille, perdant peu à peu sa sérénité, avait pris chacun de ces véhicules blancs, couleur du deuil dans certains pays asiatiques, pour autant de cor¬tèges funèbres. Les morts sont en vacances, lui dis-je en chinois pour tâcher de la détendre un peu, c’est bien la moindre des choses, qu’ils s’amusent aussi parfois et pren¬nent le large. Elle venait pourtant de me rappeler beau¬coup plus sérieusement que les morts circulent, et vivent donc.
Très loin de là, dans un aéroport international du Centre du Vietnam, trois coffrets contenant les restes supposés et objets personnels de soldats américains décédés pendant la guerre étaient remis, en présence de représentants de l’Organisation vietnamienne de recherche des personnes disparues, de la Force mixte de recensement des prisonniers et portés disparus, et de l’ambassade des États-Unis au Vietnam, à des représentants du gouvernement américain, pour que ces GI morts effectuent un dernier voyage – le quatre- vingt-quinzième depuis 1973- vers les États-Unis.
Au Vietnam existe cette cohabitation de la mort et de la vie, indissociables. Entre elles, aucun dix-sep¬tième parallèle ou une quelconque zone démilitari¬sée. Espace Schengen sans visa. Pour passer, il suffit d’emprunter dans un sens ou dans l’autre le col des Nuages.
Dans la géomancie empruntée au voisin chinois d’en haut (et que l’on n’est apparemment pas prêt de lui rendre), le bonheur d’une famille est lié à l’emplacement de sa demeure et des tombes de ses ascendants […]. La configuration du terrain est importante pour les tombes, elle présage pour les vivants honneurs, richesses, vocation militaire ou maladies.
Alors que les nouvelles générations vietnamiennes des villes commencent à rêver de congés payés et de tracter comme nous une caravane blanche sur la route des vacances, projetant une excursion prochaine à Ha Long, Tarn Dao ou Dà Lat, la famille élargie convie régulièrement ses ancêtres à faire ripaille des mets disposés sur leur autel (cette belle bouteille de Cognac que vous aviez apportée leur est ainsi immédiatement offerte) et en avale elle-même d’autres, assise sur une natte ou à même un bat-flanc, autour duquel se crée un va-et-vient à chaque arrivée de nouveaux convives.
Dans la rue, de nombreux cortèges de mariage et de deuil se croisent et se saluent certains jours. Au moment des noces, les tourtereaux doivent céder au rite d’hom¬mages aux ancêtres, comme si la vie à venir ne pouvait se concevoir qu’à la lumière sombre de la mort.
La mort, les sociétés modernes font tout pour nous la faire oublier alors que nos villes et campa¬gnes sont de moins en moins animées ; elles nous obligent de fait, et malgré nous, à ranger nos vieux, avant même qu’ils ne trépassent, dans des voies de garages, hospices et autres maisons de retraite dont on ne ressort pas vivant, antichambres de plus en plus exiguës de l’au-delà.
(Je saisis en passant l’occasion pour formuler le vœu de mourir bien vivant et bien droit, assis sur le siège dur d’un train régulier reliant deux provinces lointaines et profondes.)
Après trente années de lutte incessante et exem¬plaire pour la libération nationale, on assiste ainsi à une deuxième réunification, imprévue celle-là, entre le monde palpable et celui des esprits. Une foule grouillante de génies (dont les trois désormais omni¬présents du bonheur, de la prospérité et de la longévité), les superstitions, ainsi que Confucius en personne, mis durant de nombreuses années en quarantaine dans un entrepôt pour y philosopher avec les cancrelats, sont réapparus dans le sillage du doi moi de 1986 pour sévir, comme des revenants, sur les lieux, empruntant si nécessaire à la technique de la guérilla vietnamienne même, là un sentier de montagne, là un cours d’eau incertain, ailleurs encore une porte dérobée ou un autre orifice, avant une réhabilitation plus complète.
On retourne désormais spontanément au temple, chez le génie de la pagode ou chez le devin, comme à la boutique du coin. Ces visites n’inspirent pas la crainte et n’obligent pas à la parole étouffée de nos cathédrales ou de nos monastères. À quarante kilomètres de la ville, cette devineresse réputée, que les citadins consultent avec régularité, chez qui l’on pénètre dans une atmos¬phère envahie par les fumées d’encens, au milieu d’une population bigarrée de poupées humaines et animales de papier autour de l’autel, ponctue sa conversation avec les esprits de phrases adressées aux quémandeurs, sans que cela ne brouille aucunement, selon toute appa¬rence, la communication : vous pouvez continuer, je vous reçois cinq sur cinq.
Au magasin, passage de plus en plus obligé avant le culte, et au temple, on accomplit en définitive le même rite, lié à la consommation. On va y chercher ce dont on a besoin : demander de quoi sera fait demain, acheter et offrir une Mercedes ou une Honda flambant neuve de papier que l’on brûle en hommage à un défunt qui en rêvait depuis des lustres, chercher conseil en affaire, commerciale ou amoureuse.

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