L’ESPRIT DES MORTS 3

Il arriva que l’ancien ambassadeur du Vietnam à Bruxelles me rendît visite. Je le revois poser son vélo simple contre le mur pour me parler de ce père qui, avant que nous n’ayons quitté le cocon familial, inspirait crainte et respect.
J’eus également l’occasion de croiser au Vietnam, beaucoup plus régulièrement – même si ces rencon¬tres, à l’image du personnage d’apparence brouillonne, étaient toujours inopinées, sorte d’entrées en scène fortuites – une autre connaissance de mon père, un ami, qui faisait donc volontiers de bruyantes et agitées irruptions dans mon bureau, monopolisant l’activité d’une secrétaire au passage avant de s’emparer pour ne plus le lâcher du combiné le plus proche. Il s’agis¬sait d’un certain Alexandre Pétri, sympathique et efficace membre de la délégation de 1977, dont le nom avait quasiment rythmé certains repas familiaux dominicaux de Bruxelles. Il s’était reconverti dans les affaires : le plus gros carnet d’adresses du Vietnam, disait- on volontiers de lui à présent. Je ne l’avais jamais rencontré, je crois, à Bruxelles, mais j’allais vite faire sa connaissance.
Sillonnant le pays du nord au sud, passant sans transition apparente de champs pétrolifères en Mer de Chine à ses plantations de thé de la région de Hanoi puis à ses cultures de fraises ou de framboises des Hauts Plateaux du Centre avant d’abandonner ceux-ci un moment pour sa nouvelle société de formation sise à Ho Chi Minh Ville, Pétri disparaissait tout un temps, puis, alors qu’on ne l’attendait plus, réapparaissait subi¬tement, comme tombé du ciel, dans une sorte d’effervescence mal contenue, entamant presque systémati¬quement la conversation par l’évocation de mon père avant d’être vite absorbé par ses multiples appels télé¬phoniques, entrecoupés par quelque confidence sur sa situation personnelle, parfois d’allure incertaine. Dans la confusion de son esprit toujours inquiet, il lui arri¬vait de m’appeler par le prénom de mon père : je fus d’autant touché par ses problèmes, pensant, sans doute à tort, avoir à son égard une part de responsabilité soli¬daire, que papa ne pouvait plus manifester pour son ami. Bien sûr, Pétri n’était pas mon géniteur et, du reste, il était beaucoup moins âgé que ce que je n’avais imaginé jusqu’alors. Mais il me semblait en quelque sorte en être le prolongement, une sorte de substrat, autant que je l’étais moi-même. En définitive, la chose me troublait, et je m’interrogeais après coup sur la nature de ce qu’avaient pu être leurs rapports, et sur ce que mon concepteur avait admiré en lui.
Au Vietnam, à sa manière, le mort se rappelait donc à la vie, et mon père revenait avec régularité frapper à la porte. Souvent absent du foyer durant son existence, parfois, j’imagine, pour aller chercher, comme dans la chanson de Reggiani, des allumettes, il rattrapait à pré¬sent le temps perdu.
Il me parut indiqué d’aller m’enquérir sans désem¬parer de la situation du marché des autels des ancêtres de voyage, d’en acquérir un, afin d’y disposer des dons et brûler des bâtons d’encens de manière à faire par¬venir à mon père les dernières nouvelles : leur fumée parfumée attire l’esprit des morts et permet ainsi aux vivants de converser avec eux. Peut-être en est-il de même de la fumée des vieilles locomotives ? Je me pro¬posai aussi d’aller consulter de toute urgence la divi¬natrice la plus proche.
Beaucoup plus récemment, à l’occasion d’un repas au Beaulieu donné en l’honneur de la visite au Vietnam du baron Daniel Janssens, président du groupe Solvay, homme tiré à quatre épingles et au charme très britan-nique, plus habitué à se déplacer en jet privé qu’en moto- taxi, je fus amené à rencontrer un certain Piet Steel, directeur des Affaires publiques de l’entreprise presti¬gieuse, qu’on avait placé en face de moi. Nos routes s’étaient croisées puisqu’il avait quitté son poste au Vietnam pour en prendre un nouveau à Hong Kong au moment où je m’apprêtais à quitter Canton pour gagner Hanoi. Steel adorait cette dernière ville, qu’il avait connue comme ambassadeur dans les années quatre-vingt. Lorsqu’il recevait un hôte de marque, il sacrifiait au rite en allumant à la manière sino-vietnamienne un immense chapelet de pétards tonitruants suspendu à un arbre devant sa résidence, afin de disperser toute force maléfique.
Bientôt, nos échanges portèrent sur la circulation. Steel me reparla des locomotives livrées au Vietnam suite à la mission de 1977 menée par mon père: durant son mandat, il avait suivi la mise en œuvre de cet accord, notamment sur le plan financier.
À présent, la réception touche à sa fin. À peine sorti, un cyclo Sans souci me hèle. Non, merci. Je retrouve la voiture dans une rue perpendiculaire au Métropole pour regagner mes pénates puis franchir à mon tour, mais pour une nuit seulement, mon petit col des nuages, et qui sait y rencontrer un ancêtre.
Arrivé à Lê Duân, je m’apprête à traverser la voie ferrée qui coupe la ville selon un axe nord-sud, où le train frôle à certains endroits les habitations à un mètre à peine et provoque en journée de subits et monumen¬taux embouteillages. Un peu égaré par l’alcool, je pense un instant aux mouvements de plus en plus incontrô¬lés eux aussi des satellites dans l’espace. La terre tourne et n’oublie pas, dans l’alternance de ses jours et de ses nuits, de mettre son clignotant. Les étoiles filent sur leurs autoroutes lactées. Les continents, dont les freins ont lâché, dérivent. Les hommes circulent : très pressés, ils ne font que passer (trépasser). Je songe encore au projet de tracés de lignes aériennes de métro à Ho Chi Minh Ville et à Hanoi, au parcours entre Bruxelles et Paris, qui se fait par Thalys et que Air France désigne comme vol ferré. À cette heure avancée – je le vérifie une dernière fois -, dans le ciel, pas un seul train ; sur les rails, pas d’avion : je passe enfin, et poursuis un moment encore ma route vers l’ouest, avant de bifurquer.
La ville est déserte et sans mouvement. Ici et là, un véhicule figé. À l’ombre inutile d’un arbre, à même son cyclo-pousse, sous sa couverture trop étroite, un chauf¬feur dort. Seule passe, sur la bande magnétique collée à la tête du lecteur, une chanson de Nino Ferrer que mon père aimait bien, « Le Sud».

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