L’ESPRIT DES MORTS 2

Les divinités font ainsi l’objet de présents en tous genres :
Le fidèle cherche à corrompre les divinités et les esprits en leur présentant des offrandes coûteuses. Commerçant, il prie pour le succès de ses manipulations, parfois ténébreu¬ses ; sur le point d’être arrêté pour vol, il prie pour être épar¬gné de la prison ; joueur, il prie pour un coup de dé fabu¬leux… Typique à cet égard est l’atmosphère du temple de Bà chua Kho, où se presse une foule de spéculateurs et de marchands de toutes catégories.
Certaines superstitions liées à ces allers et ces retours entre le monde des humains et un autre moins visible empruntent directement à la circulation : une femme enceinte doit s’abstenir de suivre un cortège funèbre de peur que l’âme du mort ne prenne position dans l’esprit du fœtus ; il faut éviter de passer sous un pantalon de femme suspendu à un fil; au Têt, il est déconseillé d’aller rendre visite à quelqu’un si l’on a subi un deuil l’année précédente.
Chez soi, le génie de la porte, d’autres de la mai¬son, de la cuisine, du sol, veillent au grain, pendant que devant la boutique est de faction permanente celui de la finance.
Des génies d’exorcisation ouvrent, menaçants, les convois funèbres : grâce à eux, comme avec les miroirs disposés sur les façades et les pétards d’une inaugura¬tion ou du Têt, les esprits malins et les épidémies prennent leurs jambes à leur cou et s’en retournent sans demander leur reste.
Mon père franchit le col des Nuages à Bruxelles, le 3 avril 1993, sans déclaration fracassante : il avait dans sa mala¬die perdu l’usage de la parole. Un an et demi plus tard, j’arrivais au Vietnam, où, à ma manière, je le suivais après la mission officielle qu’il y avait effectuée en octo¬bre 1977 comme ministre de la Coopération, la première effectuée par un ministre occidental.
Nous fûmes reçus au départ avec une certaine distance par les autorités vietnamiennes qui, avec leur prudence d’Asiatiques, cherchaient à situer la démarche ministérielle. Le premier soir, au moment des toasts traditionnels, lors du dîner officiel, Lucien Outersprit la parole, et en quelques phrases simples, dites avec la conviction des hommes qui portent un projet, parvint à exprimer admirablement sa compréhension de la réalité vietnamienne et son engage¬ment à faire respecter le droit des peuples à disposer d’eux- mêmes et leur identité culturelle. Et je n’oublierai jamais cet extraordinaire moment d’émotion lorsque Lucien, s’adressant à nos hôtes, leur déclara : « Nous avons connu votre géographie par le nom de vos victoires… »
La mission se solda entre autres choses par un accord sur la livraison de locomotives wallonnes afin de faciliter communications et transports, dans ce pays de soldats bô dôi alors exsangue. Qui sait, plus tard, me rendis-je à Sapa, Hai Phong ou Huê, tiré par une de ces machines ?
À l’occasion de réunions officielles, ou lors d’échan¬ges personnels avec moi, aucun des ambassadeurs de Belgique successifs ne manqua d’évoquer, trente années plus tard, la mission de mon père, qui avait ouvert la route et signifié que l’amitié des peuples, et l’amitié tout court, s’exerçait d’abord dans des conjonctures difficiles.
Plusieurs Viêt Kièu, revenus au pays natal après avoir séjourné un temps dans l’anonymat lié à leur illégalité dans les rues d’une commune de Bruxelles sous le regard bienveillant de son bourgmestre d’alors, prirent contact avec moi au Vietnam pour dire une fois encore merci à mon père, et l’un d’eux m’offrit même le portrait peint de celui qui me fit, un peu comme au Tibet l’on fait circuler l’image d’un saint homme.
Dans le cadre de mes activités, je fus appelé d’em¬blée, moi qui n’avais guère d’expérience en la matière, à préparer puis négocier une convention avec l’un des ministères vietnamiens. En vue de m’y aider, l’ambas-sade me remit le texte d’un autre accord déjà signé, qui pourrait servir de modèle à mon travail. Cette conven¬tion n’était pas sans importance puisque, si elle officia¬lisait, certes, notre présence, elle en déterminait égale¬ment les modalités et donnait pour ce les garanties nécessaires, particulièrement en matière de circulation dans et hors du pays par l’octroi de visas de résidence à entrées multiples, et de facilités à l’importation d’un véhicule personnel, points auxquels l’expatrié est d’or¬dinaire extrêmement sensible, on le sait. Il ne fallut guère plus de quelques dizaines de secondes, alors que je parcourais une première fois le texte en diagonale, pour que mon attention soit spontanément retenue, au travers du dédale des phrases imprimées, nouvelles pour moi et donc étranges, par un point d’autant plus familier qu’il tranchait sur le reste, un tracé, comme celui, sur une route bien lisse, provoqué par un coup de frein brutal ou quelque dérapage, à peine lisible, mais que j’identifiai tout aussitôt : la signature de mon père disparu était là, apparemment toute fraîche, par¬faitement identique à celle apposée jadis sur mes bulletins scolaires, au bas de cette convention entre États signée en 1977. Il ne s’agissait pas là d’une sim¬ple résurgence du passé à reléguer au rayon des sou¬venirs : le père passait en quelque sorte le relais au fils, lignes directrices et conseils à l’appui. La conversation, un moment interrompue, pouvait reprendre.
La deuxième signature, celle du partenaire vietna¬mien, indispensable à la ratification de la convention qui m’occupait, nécessita, elle, huit années pour être apposée : un vrai parcours du combattant, telle ouver¬ture s’avérant subitement être une impasse, tel boule¬vard apparemment droit se révélant sinueux, senti¬ment trouble que l’on éprouve parfois sur les routes de montagne quand la voiture ne donne pas les che¬vaux attendus. On pense descendre alors que l’on prend de l’altitude: c’est le faux plat. L’objectif est pourtant là, à notre vue, mais comme aux heures de pointe, une distance d’ordinaire parcourue en quel¬ques minutes laisse à penser alors qu’elle ne pourra jamais être franchie.

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