L’espace indien 6

Le concept de point-champ dans les pays du bouddhisme theravada
F. K. Lehman (1981) a proposé d’utiliser le concept de point-champ des physiciens pour exprimer le fait que, dans les pays du bouddhisme theravada, le pouvoir rayonne à partir d’un centre sur un territoire de façon indéfinie (khetto). Il n’est pas circonscrit à l’intérieur d’un espace défini par le tracé de limites, comme dans l’espace rituel délimité par un brahmane (vatthu). Le centre crée et définit le champ ou espace environnant, plutôt que d’y être inclus. Le nom de ce centre et de l’espace sur lequel il rayonne est le même. C’est lui qui crée son champ dont les limites ne sont pas données d’emblée, mais résultent de rapports de force entre centres voisins et fluctuent en fonction de ceux-ci. Les meilleurs exemples en sont les muang ou mông des Thai, ou les myo des Birmans. Chacun d’entre eux, tout comme le royaume qui les englobe, est conçu comme analogue de l’univers et a vocation à devenir un jour, s’il ne l’est pas déjà, la capitale d’un royaume ou empire qui est l’équivalent de cet univers.
Dans ces espaces, c’étaient ces unités régionales du type muang qui étaient les plus durables, les plus solides, parce qu’elles étaient d’une taille et d’une configuration qui facilitaient les échanges et les complémentarités. Une solida¬rité organique existait entre leurs villages regroupés autour d’un centre, qui pouvait ainsi bien maîtriser l’ensemble. Par contre, les royaumes ou empires regroupant un nombre plus ou moins grand de muang autour d’un autre centre, dont la taille n’était pas toujours nettement supérieure à celle des centres des autres muang, étaient beaucoup plus fragiles. En effet, les distances séparant les différentes unités régionales composant une unité supra-régionale étaient sou¬vent considérables par rapport aux moyens de communication de l’époque et aux obstacles naturels. Leur assemblage en un ensemble de taille supérieure ne s’avérait pas indispensable à leur survie. Il ne tenait qu’au charisme et à l’habi¬leté d’un souverain, qui devait s’imposer face à ses concurrents des muang de son entourage, la succession dynastique n’étant pas assurée par des règles stric¬tes comme en Chine ou au Vietnam. Les différentes unités et leurs souverains étaient reliés entre eux par des relations tributaires, des échanges de dons, des parentés par alliance ou par la guerre.
Pour maintenir et accroître son pouvoir et son influence, le souverain devait trouver les ressources indispensables à sa générosité et à ses stratégies de dona¬tion. Il ne pouvait satisfaire cette demande permanente que par une politique de conquêtes, une meilleure maîtrise des territoires périphériques ou des mono¬poles sur certains produits du commerce international. Mais comme, à l’inverse du souverain d’un Etat unitaire, il manquait d’une organisation politique pour s’assurer une véritable maîtrise de ces territoires et une fiscalité efficace, ces sys¬tèmes de domination supra-régionale avaient une faiblesse structurelle perma¬nente. L’accroissement de la richesse et des propriétés des fonctionnaires et des chefs de muang menaçait la puissance du roi, notamment lors des périodes de succession. Ainsi, la plupart des systèmes supra-régionaux d’Asie du Sud-Est n’ont eu en moyenne qu’une durée de vie de 200 ans (Funan, Prome, Dvaravati Uthong puis Nakhon Pathom, premier et deuxième Angkor, Pagan, premier Ayutthaya, Taung-ngu). Il a fallu attendre le XXe siècle pour que les Etats puis¬sent disposer d’une bureaucratie plus structurée et efficace, d’infrastructures de communications suffisantes assurant leur caractère durable.
Les concepts et modèles d’Etat segmentaire, d’Etat-mandala ou de point- champ ont été utilisés par divers auteurs pour rendre compte des structures spatiales de ce que Denys Lombard (1990) a appelé les « États agraires concen¬triques » de la péninsule indochinoise (Angkor, Ayutthaya, Pagan, devenus plus tard les royaumes du Cambodge, du Siam et de Mandalay) et de Java (Mataram, Mojopahit). Le long des côtes, des détroits et de l’Archipel, ce sont de tout autres modèles spatiaux qui se sont élaborés essentiellement en rapport avec les échanges commerciaux de ces routes maritimes majeures.

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