Les Etats et leurs territoires entre géographie

Les États ont été les acteurs incontournables de la structuration de l’espace sud-est asiatique et de ses territoires aux époques pré-coloniale, coloniale et post-coloniale. La connaissance de ce phénomène territorial ou socio-spatial s’est d’abord constituée dans un contexte socio-politique colonial et dans le cadre d’une discipline, la géographie. Une grande partie des disciplines des sciences humaines et sociales, regroupées sous la bannière de l’Orientalisme à l’École Française d’Extrême-Orient, a également été très tôt concernée. La géographie coloniale, puis tropicale, a joué un rôle fondamental, en particulier à travers les ouvrages de Charles Robequain et Pierre Gourou. La tropicalité est ainsi devenue un élément central de l’approche géographique, de même que les notions de genre de vie et de civilisation. Parallèlement, le sociologue Paul Mus a développé une réflexion peu connue des géographes qui permet de dépasser le paradigme tropicaliste et civilisationnel de P. Gourou. Elle peut être mise en relation avec l’apport plus récent de l’histoire et de l’anthropologie sociale et politique des chercheurs anglophones. La connaissance des espaces et des ter¬ritoires asiatiques est donc issue d’une double tradition géographique et orien¬taliste, les trajectoires parallèles n’ayant commencé à se rejoindre qu’à une période récente.
La colonisation française en Asie s’est trouvé confrontée à la nécessité de gérer et de moderniser des territoires et des sociétés qui ne lui étaient pas fami¬liers. Elle a dû pour cela constituer des savoirs scientifiques. Le climat tropical et les formations végétales, le phénomène de la mousson et la forêt dense en particulier, apparaissaient comme étranges et difficiles, de même que les mala¬dies tropicales caractéristiques de ce milieu. Les très fortes densités des populations rurales étaient également inconnues en Europe, de même que la riziculture irriguée qui leur était associée, ainsi que la pauvreté et les famines récurrentes. Enfin, les cultures, surtout les grandes civilisations de l’Inde et de la Chine, ont très tôt impressionné. C’est cet ensemble de thèmes majeurs des sociétés et milieux asiatiques qui se sont imposés comme autant de défis maté¬riels et intellectuels aux colonisateurs. La principale porte d’entrée, la zone de contact privilégiée pour les Français, a été l’Indochine, même s’ils ont été pré¬sents également en Inde et en Chine. La construction de savoirs scientifiques sur les territoires de l’Indochine française a été indissociable du processus de colonisation, si bien qu’on a parlé à juste titre de sciences coloniales.
Il nous faudra donc examiner, pour mettre en perspective notre approche, comment s’est constitué le savoir géographique francophone dans lequel elle s’enracine. Quel a été le discours de la géographie régionale sur l’Asie du Sud- Est au cours de la seconde moitié du XXe siècle? Comment l’orientalisme sociologisant d’un Paul Mus, les apports de l’anthropologie sociale et politique, de l’histoire et de l’archéologie anglophones et francophones nous ont amené à modifier cette approche géographique et à fonder notre démarche ?
La géographie des acteurs de la colonisation
Ce que Frédéric Thomas (2003, 46-51) définit comme la «géographie in situ », celle des acteurs de la colonisation, est une production multiforme impos¬sible à définir très précisément dans ses contours. Les sociétés de géographie, en particulier celle de Hanoï, des périodiques comme la Revue Indochinoise, le Tour du Monde, les grandes missions scientifiques organisées par l’administra¬tion coloniale telles que la Mission Pavie (1879-1895), publiée entre 1900 et 1903, tout comme les récits des explorateurs ou les rapports des administra¬teurs coloniaux, étaient les principaux vecteurs de cette production. Les explo¬rateurs étaient en majorité des militaires et médecins militaires œuvrant pour la colonisation. Ils se voulaient autant ethnographes que naturalistes et plus par¬ticulièrement botanistes. L’objectif de leurs expéditions était autant de surveil¬ler l’ennemi sur les Hauts Plateaux que de rechercher localement des alliances, de favoriser la présence de Vietnamiens comme auxiliaires de la colonisation, ou de produire des connaissances scientifiques. Les populations montagnardes étaient dénommées par ces explorateurs, Moï, Kha ou Phnong, ce qui signifie barbare ou sauvage ou bien esclave dans les langues des nations dominantes des basses terres (en vietnamien, laotien ou khmer). La forêt, le milieu forestier expliquait à leurs yeux l’état social, politique ou moral de ces populations. L’intimité entre l’homme et la forêt aurait conditionné le «sauvage», le Moï, tant dans ses qualités que dans ses défauts. La condamnation des systèmes de cultures reposant sur le défrichement par brûlis (le ray) était unanime ; ils s’in-dignaient de ce procédé livrant aux flammes un capital naturel forestier d’une grande richesse.
Il existe un saut qualitatif entre les récits plus ou moins héroïques et idéolo¬giques des divers explorateurs et la somme encyclopédique de la Mission Pavie, qui relève d’une géographie humboldtienne et respecte les normes scientifiques de son époque. Cette géographie in situ n’est donc pas toujours moins « scien¬tifique» que la géographie académique, qui puise une grande partie de ses matériaux en son sein. C’est la collusion entre motivations scientifiques et fina¬lités politiques ou économiques (de colonisation), qui définit et différencie le mieux cette géographie in situ. Il y a dans la Mission Pavie, comme l’a bien montré Frédéric Thomas (2003, 136), une imbrication entre observations scientifiques, pouvoir, colonisation et méthodes de conquête. Pavie lui-même alliait le savant, l’explorateur, le naturaliste, l’homme de lettres et le colonisa¬teur. Il était « un parfait trait d’union entre une géographie par les récits d’ex¬ploration et une géographie qui voudrait se penser rationnelle et scientifique » (F. Thomas, 2003, 133).

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