Les «Etats agraires» concentriques 9

Ces espaces très peu urbanisés et très peu industrialisés sont des réservoirs de main-d’œuvre pour le Centre comme pour les pôles et axes régionaux de croissance. Les espaces frontaliers occidentaux sont encore une zone d’insécurité qui nécessite la présence de l’armée et de la police des frontières en fonction des affrontements récurrents entre l’armée birmane et les armées rebelles karen ou shan. La présence de camps de réfugiés surtout karen et d’anciens soldats du Guo Min Dang en témoigne. Les frontières laotienne et khmère ont connu dans un passé encore proche le même type de problèmes, même si actuellement la plus grande partie des réfugiés sont rentrés chez eux ou partis ailleurs. Enfin les quatre provinces proches de la frontière avec la Malaysia (Narathiwat, Pattani, Yala, Satun) ont une majorité de leur population musulmane de langue malaise. Un mouvement autonomiste et des guérillas communistes ont dans un passé proche suscité des troubles et freiné une bonne intégration de ces provinces au territoire national, les mouvements islamistes prenant maintenant le relais. Les incidents plus ou moins meurtriers se sont multipliés au cours des deux dernières années, faisant de cette région frontalière la plus difficile à intégrer.
La Plaine Centrale et le Sud-Est sont dans une position beaucoup plus favo¬rable car ils bénéficient directement du dynamisme exceptionnel du Centre dont la périphérie immédiate qui s’étend de Nakhon Sawan au nord à Lop Buri, Prachin Buri à l’est ou Kanchanaburi, Ratchaburi, Petchaburi à l’ouest est une zone d’industrialisation, d’urbanisation et d’intensification agricole marquée. Seules les marges septentrionales de la Plaine Centrale sont encore majoritaire¬ment rurales, mais avec une agriculture en voie d’intensification et une progres¬sion des activités industrielles et de services, qui peut se poursuivre le long des principaux axes reliant le Nord et le Centre. Le Centre et sa périphérie immé¬diate apparaissent de plus en plus comme un espace du type NPI (Nouveau Pays Industrialisé) relié par trois grands axes de circulation à des pôles et axes de crois¬sance régionaux (au Nord, au Nord-Est et au Sud), reproduisant en plus petit ce Centre au sein d’espaces ruraux de plus en plus pauvres en valeurs relatives.
Ce modèle spatial de développement et de croissance inégale (Fig. 20) n’est pas sans rappeler, dans ses grandes lignes, celui à trois auréoles concentriques du Siam au milieu du XIXe siècle. Ce qui était des différences de niveau d’inté¬gration politique au territoire du royaume s’est transformé, dans un territoire désormais politiquement unifié, en différences de niveau de développement socio-politique. La dominance du Centre et de sa région autour de la capitale du royaume a tendance à se reproduire au sein d’espaces régionaux périphéri¬ques, qui se structurent à l’image du centre principal autour de leur pôle et région centrale, de la même façon qu’un État segmentaire est composé d’unités autonomes tributaires d’un État central qu’elles ont tendance à reproduire en plus petit. Dans un État très centralisé, la centralité politique draine de plus en plus les activités et les richesses croissantes, aggravant les inégalités entre centres et périphéries.
Thaïlande-Birmanie: un écart qui n’a cessé de se creuser
Le retard actuel de la Birmanie par rapport à la Thaïlande, en termes de niveau de développement, est un phénomène relativement récent, datant de la seconde moitié du XXe siècle. En effet, Tibor Mende écrivait en 1954: «La Birmanie est un pays riche. Elle n’est pas surpeuplée, et sa terre donne d’abon¬dantes récoltes et recèle une grande variété de matières premières. Bien que ces ressources fussent insuffisamment exploitées, elles assuraient aux Birmans une vie facile et un niveau de vie qui était plus élevé que celui de la plupart des pays environnants. Cela fut vrai jusqu’en 1942» (Mende Tibor, 1954).
Malgré la similarité apparente des structures sociales et politiques ainsi que de la religion (bouddhisme theravada), le Siam et la Birmanie précapitalistes présentaient déjà de notables différences aux XVIIIe et XIXe siècles. H. D. Evers (1987) a montré le rôle fondamental qu’a joué le commerce dans le revenu du royaume d’Ayutthaya, et encore plus dans ceux de Thornburi et Bangkok9. Le Siam d’Ayutthaya, puis de Bangkok, apparaît comme une «économie capita¬liste périphérique» (H. D. Evers, 1987), s’appuyant sur un secteur de produc¬tions vivrières d’autosubsistance et sur un secteur d’économie de plantation. La centralisation en direction de la capitale-port était nécessaire pour assurer le revenu de l’Etat et la richesse de l’aristocratie par le moyen du commerce avec l’étranger. Dans cette perspective, le traité Bowring de 1856 n’a pas marqué l’ouverture d’une économie, déjà liée au commerce international avec la Chine, mais plutôt sa réorientation vers de nouveaux partenaires européens, colonisa¬teurs, en particulier vers Singapour et Batavia (Grande-Bretagne et Hollande).
À la même époque, l’État birman était centré sur la Haute-Birmanie, avec une capitale (Ava, Amarapura, Mandalay) qui a changé de site mais qui se trouvait tou¬jours au cœur de la zone sèche, loin du delta et de la côte. Le commerce portait sur des produits précieux et se faisait surtout par voie terrestre avec la Chine et l’Inde. L’essentiel du revenu de l’État provenait du surplus produit par la paysannerie de Haute Birmanie pratiquant une agriculture irriguée ancienne. La Birmanie était avant tout un État agraire, relativement fermé aux échanges sur les grandes routes commerciales maritimes par comparaison avec le Siam, dont la capitale Bangkok devait une grande partie de sa richesse au commerce avec l’étranger (Chine et Inde en particulier). L’ouverture de l’économie birmane a été imposée par la colonisation britannique qui s’est faite par étapes à partir de l’empire des Indes et de la côte (1824-1886). Elle a déplacé le centre de gravité du pays, la capitale, vers le princi¬pal port du delta, Rangoun. L’immigration massive d’indiens dans le delta de l’Irrawaddy, en pleine expansion (1852-1937) grâce à la monoculture du riz pour l’exportation, a contribué à la forte croissance économique de cette période, mais sans intégration véritable de cette minorité dans la société birmane. À la même époque, le Siam importait une main-d’œuvre chinoise.

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