Les «Etats agraires» concentriques 8

Thaïlande : le développement inégal du centre à la périphérie
La Thaïlande reste caractérisée par le plus fort taux de primauté urbaine dans le monde et le réseau urbain le plus inégalitaire. La région métropolitaine de Bangkok comprenant les cinq provinces qui entourent la capitale concentre environ 11% de la population nationale et près de 58% de la population urbaine totale. Elle est trente fois supérieure à celle de la seconde ville Nakhon Ratchasima. Cette domination de Bangkok est un phénomène ancien qui s’est affirmé et renforcé tout au long du XIXe siècle. La ville-port, au débouché du bassin-versant de la Mae Nam Chao Phraya, drainant la plus grande partie de la Plaine centrale et du Nord de la Thaïlande, a concentré l’essentiel du com¬merce international. Cette situation a été renforcée par la construction du réseau ferré, puis routier, en étoile à partir de ce qui était la capitale d’un État de plus en plus centralisé, à la suite de la politique de réformes du roi Chulalongkorn et du processus de modernisation qui en a résulté.
La croissance industrielle accélérée, qui a caractérisé la période 1985-1997, a principalement profité à la région métropolitaine de Bangkok et à ses envi¬rons immédiats, notamment la côte au sud-est de Bangkok (Eastern Seaboard). Cette dernière a l’avantage de compter deux sites de ports en eau profonde per¬mettant de remédier à la congestion déjà ancienne du port d’estuaire de la capi-tale. Cependant le Board of Investment s’est appliqué depuis 1987 à attirer les investissements industriels vers quelques pôles régionaux plus éloignés dont le développement était planifié depuis 1972 (3e Plan National). Mais cela n’a été possible que grâce au développement des infrastructures routières, à la crois¬sance très forte de l’économie thaïlandaise à partir du milieu des années 1980, à l’apparition d’entrepreneurs régionaux et à cause du coût croissant de l’engor¬gement de la capitale. Nakhon Ratchasima, Khon Kaen et Udon Thani sur l’axe du Nord-Est (Friendship Highway), Phitsanulok, Chiang Mai-Lamphun, sur l’axe du Nord, enfin Surat Thani, Nakhon Si Thammarat, Hat Yai-Songkhla, Yala-Narathiwat sur l’axe du Sud, sont les plus importants de ces pôles provin¬ciaux, plus ou moins éloignés de Bangkok mais situés sur des axes radiants à partir de la capitale. Leur croissance récente, depuis 1993, et relativement rapide, est le fruit de la combinaison d’incitations limitées de l’Etat et des forces attractives du marché dans chacune des trois grandes régions périphériques (Nord, Nord-Est et Sud). L’importance des activités industrielles et de services, une agriculture plus intensive et commerciale individualisent bien ces pôles et axes régionaux. Des axes de développement potentiels les relient à d’autres pôles dynamiques mais moins importants et plus isolés. Ils sont susceptibles d’émerger dans l’avenir comme de nouveaux axes et pôles de croissance. Cependant aucun de ces pôles n’a réussi jusqu’à maintenant à contrebalancer sérieusement l’attraction de Bangkok et de sa région proche, ni à éviter la reproduction en modèle réduit des inconvénients de la concentration excessive d’activités sur un espace insuffisamment aménagé pour y faire face. La région centrale, qui correspond au delta de la Mae Nam Chao Phraya et à l’Eastern Seaboard, est la plus urbanisée de toute la Thaïlande (densité maximale de municipalités) et concentre le plus grand nombre d’entreprises et d’investisse¬ments depuis 1986. L’écart entre cette zone centrale et le reste du pays s’est par¬ticulièrement accentué depuis la période de forte croissance (1986-1997), croissance qui a été en grande partie non maîtrisée.
A l’exception du Sud, dans lequel les fronts pionniers agricoles encore actifs fondés sur le développement d’une agriculture de plantation permettent un produit provincial brut par actif agricole élevé, les autres espaces agricoles et forestiers des régions périphériques sont caractérisés par des revenus nettement inférieurs à la moyenne nationale. Dans le Nord et le Nord-Est, les dynamiques de diversification et d’intensification de certaines productions agricoles, com¬pétitives sur le marché mondial et de plus en plus intégrées dans le secteur industriel, sont irrégulières. Elles font se côtoyer dans la géographie régionale des espaces au développement inégal. Les montagnes pluriethniques du Nord et de l’Ouest le long de la frontière birmane sont encore caractérisées par une agriculture extensive sur brûlis ou en rizières essentiellement vivrières. Une rizi¬culture peu intensive, bien que largement intégrée aux circuits commerciaux, des productions commerciales (manioc gagné sur la forêt, canne à sucre, maïs, élevage), de plus en plus diversifiées mais avec une rentabilité aléatoire, ne procurent qu’un revenu relativement faible. La pauvreté touche essentiellement les régions très majoritairement rurales du Nord-Est, du Nord (en particulier de sa moitié orientale) et du Sud. Cependant, la diffusion spatiale des dynami¬ques de croissance le long des axes ou corridors, comme la grande mobilité de la population active vers les zones urbaines et industrielles, atténue la modestie des revenus de ces zones rurales (D. Kermel Torrès, 2004).
Les espaces montagneux du Nord peuplés par des minorités montagnar¬des, pratiquant traditionnellement une agriculture de défriche-brûlis parfois itinérante, ont été, après la Seconde Guerre mondiale, considérés par l’État thaï et les classes moyennes urbaines comme menacés par trois types de fléaux : l’insécurité aux frontières, la production et le trafic de drogue liés à la culture du pavot à opium et la dégradation des bassins-versants provoquée par les déboisements. Les politiques de développement intégré de cette zone montagneuse, mises en œuvre par l’Etat avec l’aide des Nations Unies et des puissances occidentales, politiques qui se sont succédées des années 1960 à nos jours, ont toutes eu pour objectif de résoudre l’un ou plusieurs de ces pro¬blèmes (Gillogly K., 2004, 119-120). Le Welfare Department du Ministère de l’Intérieur, la Border Patrol Police et l’armée ont quadrillé cet espace de plus en plus efficacement. Dans un premier temps, des cultures vivrières telles que le maïs, les arachides, le soja et les haricots mungo ont de plus en plus remplacé l’opium en relation avec l’expansion du réseau routier. Dans un second (milieu des années 1980), l’accent a été mis principalement sur la protection et la conservation des forêts. Le concept de « développement zonal intégré » mis au point dans les années 1970 a pour objectif de réinstaller les popula¬tions et d’intensifier l’utilisation agricole du sol sur les basses pentes et de réserver les versants plus pentus des hauteurs aux reboisements forestiers. L’utilisation de plus en plus systématique de la cartographie et de la télédé¬tection à travers l’outil Système d’informations Géographiques (SIG) dans le cadre des différents projets de développement a eu pour résultat un encadre¬ment de plus en plus étroit de ces minorités montagnardes par l’administra¬tion thaïe en vue de leur intégration à la nation. «L’État thaï s’efforce de préserver les forêts des bassins-versants devant permettre une bonne alimen¬tation en eau des barrages hydro-électriques pour fournir suffisamment d’énergie aux climatiseurs et réfrigérateurs de Bangkok et pour mieux irriguer les rizières, dont la production exportée servira à acheter les climatiseurs, les réfrigérateurs et les automobiles de luxe dans les centres urbains des basses- terres» (Gillogly K., 2004, 131).

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