Les «Etats agraires» concentriques 7

Thaïlande: la formation d’un territoire à géométrie variable
Le territoire de la Thaïlande moderne, qui s’appelait Siam avant 1939, s’est constitué dans sa configuration actuelle à partir de celui du royaume d’Ayutthaya, apparu au XIVe siècle dans le delta de la Maenam Chao Phraya. Après avoir absorbé définitivement le royaume antérieur de Sukhothai en 1438, il s’organisa au XVIIe siècle selon un modèle en trois auréoles concentriques. Ce modèle fut reproduit par le royaume de Thornburi puis Bangkok, qui lui suc¬céda à la fin du XVIIIe siècle, après le sac d’Ayutthaya par les Birmans (1767). Les frontières actuelles ne furent définitivement fixées qu’au début du XXe siècle (1909) par des traités avec la France et l’Angleterre.
Les historiens ont montré récemment (C. Baker, 2003) qu’Ayutthaya, avant d’être un État agraire ou un Etat-mandala héritier de Sukhothai et d’Angkor, a été un port-comptoir ou une cité-Etat, tout à fait comparable à celles de la péninsule malaise. Xian-Ayutthaya fondée en 1351 au fond du golfe de Siam selon la légende, apparaît dans les sources chinoises pour la première fois en 1282, tirant profit d’une partie du commerce cédé par Srivijaya en déclin (C. Baker, 2003, 44). De la fin du XIIIe à celle du XVe siècles, Ayutthaya contrôla des ports des deux côtés de la péninsule: principalement Tenasserim, Mergui, Kedah et Selangor, commerçant aussi bien avec l’Inde qu’avec la Chine. Il y avait une population chinoise, mais aussi des Arabes, Persans, Bengali… Elle avait un caractère cosmopolite comme les sultanats malais de la même époque (C. Baker, 2003, 52). Elle jouait un rôle spécifique sur le marché chinois de luxe, lui procurant des produits exotiques (aromates, animaux, ornements) et servant d’entrepôt pour les exportations chinoises de soie, de céramiques et d’autres biens manufacturés. Après la prise de Malacca (Melaka) par les Portugais (1511), le rôle d’Ayutthaya s’est accru dans le commerce de transit à travers l’isthme de la péninsule. Elle a développé le contrôle sur son arrière- pays pour alimenter ses exportations comme les autres cités-Etats. Cependant, cet arrière-pays était beaucoup plus vaste que celui des ports-comptoirs de la péninsule et de l’Archipel. C’était non seulement la plaine centrale du Siam avec Sukhothai et Phitsanulok, mais aussi les bassins et montagnes du Lanna au Nord; des Etats tributaires s’y sont organisés à partir du XVIe siècle. Ayutthaya a donc bâti un État agraire tout en gardant un rôle commercial important, ce qui n’a pas d’équivalent ni en Birmanie ni au Cambodge. À la fin du XVe siècle, elle avait adopté un système administratif issu des États agraires du Nord et s’était investie dans la construction d’édifices religieux comme ceux- ci. Elle est donc devenue un État hybride à la fois maritime et terrien, ce qui dans la longue durée a été sa force par rapport à ses deux voisins.
Le royaume d’Ayutthaya était devenu un conglomérat de villes (muang,) exerçant chacune un pouvoir et une protection sur un territoire (Fig. 19). L’une de ces villes, la capitale Ayutthaya, plus importante que les autres, exer¬çait une suzeraineté sur celles-ci, d’autant plus étroite quelles étaient moins éloignées. Le domaine royal (van rachathanî) au centre, autour de la capitale, était divisé en 33 petites provinces (muang noi ou provinces de 4e classe) administrées par des fonctionnaires directement responsables devant le roi. Une seconde auréole était constituée par les provinces de première, seconde et troisième classes (muang luk luang, et lan luang), entitées régies par un prince ou un haut dignitaire reproduisant en plus petit la capitale (cour, armée), jouissant d’une assez grande autonomie. La troisième auréole, externe, comprenait des royaumes ou principautés (Lanna, Keng Tung, Sipsong Chaû thai…), tributaires d’Ayutthaya mais jouissant d’une indépendance de fait, d’autant plus que les doubles voire triples allégeances avec les Etats voisins étaient fréquentes.
La présence d’une couronne d’États ou de principautés tributaires autour du Siam, était un phénomène majeur, dont il faut tenir compte pour la définition des frontières de ce royaume, d’autant plus que la souveraineté pouvait y être partagée. A la fin du XIXe siècle, le Siam est entré en compétition avec les pou-voirs coloniaux britannique et français pour incorporer ces petits États, pour transformer ces marges territoriales à recouvrements multiples en frontières délimitant clairement des zones de souveraineté exclusive. Cela amena le Siam de Chulalongkorn (1868-1910) à mettre en œuvre une politique de réformes administratives pour incorporer, par étapes successives dans les années 1880 et 1890, ces territoires tributaires, aux statuts divers, en un système uniforme de provinces rattachées à un État centralisé (système thesaphiban). Cette clarifica¬tion ne se fit pas sans difficultés et même coups de force avec la France en par¬ticulier. Le blocus de l’embouchure de la Chao Phraya par quelques canonnières françaises, à Paknam en 1893, marque un point de rupture avec le passé. Le Siam a alors perdu tout droit sur ses tributaires de la rive gauche du Mékong. Les frontières du Siam ont été ensuite définies par une série de trai¬tés avec la France et la Grande-Bretagne en 1893, 1899, 1902, 1904, 1907 et 1909, en utilisant les techniques de cartographie les plus récentes. Le Siam apparaissait comme l’espace intermédiaire, le résidu, après que les empires coloniaux anglais et français eurent délimité leur domaine.
Le régime du maréchal Pibul Songkhram, qui s’était allié au Japon à la veille de la Seconde Guerre mondiale et avait des visées expansionistes pan-thai (d’où le nom de Thaïlande remplaçant celui de Siam en 1939), obtint de 1943 à 1946 les provinces de l’Ouest du Cambodge (Battambang, Siem Reap), celle de Sayaburi (Laos) sur la rive droite du Mékong, ainsi que les sultanats du Nord de la Malaisie (Kedah, Kelantan, Terengganu). La doctrine du nationaliste Luang Wichit Wathakan voulait reprendre au sein d’une « grande Thaïlande » les territoires tributaires du Siam au XIXe siècle et, même au-delà, regrouper toutes les populations de langue thaie de la Péninsule indochinoise et du Sud de la Chine. La Thaïlande dut après la défaite nippone abandonner définitive¬ment de telles revendications territoriales. Cependant sa supériorité militaire, par rapport à la plupart de ses voisins (Myanmar, Laos, Cambodge), et surtout son niveau de développement nettement plus élevé, lui permettent d’exercer une influence économique et politique dans une zone qui correspond à peu près à celle de ses anciens territoires tributaires des siècles précédents. Mais ce déve¬loppement s’est moulé dans un espace marqué par un modèle centre-périphé¬ries à trois auréoles, comme celui de ses voisins khmer et birman.

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