Les «Etats agraires» concentriques 6

La structure auréolaire de l’espace cambodgien
Le modèle spatial de l’État sihanoukiste (1955-1969) est encore actuelle¬ment en place après l’échec d’une tentative de remodelage radical sous le régime khmer rouge (1975-1979). Il est caractérisé par trois auréoles de peu¬plement et de contrôle du pouvoir central décroissants en même temps que d’insécurité croissante (Fig. 18).
Le centre et la périphérie du centre, c’est-à-dire Phnom Penh et la plaine des Quatre-Bras, les zones alluviales et rizicoles autour du Grand Lac (Tonlé Sap, appendice du Mékong), le pays khmer ou «Cambodge utile», rassemble la plus grande partie de la population très majoritairement khmer. La plupart des res¬sources alimentaires (riz et ressources ichtyologiques) s’y trouvent. Cet espace central est très fortement structuré par un axe nord-ouest sud-est reliant les deux pôles externes de Bangkok et Ho Chi Minh Ville (Saigon-Cholon). La voie d’eau, la voie ferrée et les routes suivent cet axe qui maintient l’espace cambod¬gien dans la dépendance de ces deux pôles externes. Le rôle de Saigon a été, à l’époque coloniale et à celle de l’influence vietnamienne prépondérante (1979- 1989), très nettement dominant. Depuis 1990, c’est le pôle bangkokien qui domine avec le flux croissant d’investissements thaïlandais et l’action des orga¬nisations internationales. La création du port de Sihanoukville (Kompong Som) et de l’axe ferré et routier le reliant à Phnom Penh dans les années 1960 n’a permis que partiellement d’échapper à cette contrainte externe. L’axe routier reliant le port à la capitale, actuellement en bon état, attire les investissements étrangers (entrepôts, établissements industriels, plantations de palmiers à huile).
Depuis 1930 et surtout après 1950, s’est formée une seconde auréole, la périphérie. Ce sont des fronts pionniers de l’ouest et du nord-nord-est : diverses cultures commerciales (coton, arbres fruitiers, riz pour l’exportation), plantations d’hévéa. De même les régions littorales (poivre et ressources halieutiques) ont été progressivement mises en valeur. Ces zones, qui se sont établies aux franges du pays khmer par progression de l’économie marchande, étaient en 1970 économiquement les plus dynamiques, encadrées par une bourgeoisie commerçante sino-khmère. Elles sont aujourd’hui en train de renaître sous influence thaïlandaise et sino-malaise à l’ouest et au sud, mais avec encore quelques zones d’insécurité.
Une troisième auréole enfin est constituée par des espaces en marge, très peu peuplés, très mal reliés au reste du pays, encore largement couverts par des forêts, dans lesquels des minorités montagnardes (Khmer Lceu) et quelques populations khmères marginales pratiquent une agriculture sur brûlis (terres hautes, plateaux du nord ou montagnes du sud ouest). Ce Cambodge «délaissé» a toujours servi de refuge aux opposants au pouvoir en place à Phnom Penh et de base aux diverses guérillas. Là se situaient la plupart des bases et des caches d’armes des Khmers rouges.
Les frontières du Cambodge ont à plusieurs reprises fait l’objet de contesta¬tions. Le problème de la frontière orientale, pomme de discorde entre le Viêt Nam et le Cambodge depuis leur indépendance, n’est pas réglé. Un traité, signé en 1983, reconnaît les frontières existantes, tout en envisageant cependant une nouvelle « délimitation des frontières terrestres ». Cette frontière a la particularité de passer au milieu d’une zone densément peuplée en plein delta du Mékong, ancien terri¬toire khmer, dans lequel se sont installés un nombre croissant de paysans vietna¬miens à partir de la fin du XVIIe siècle. Le tracé de cette frontière a été fixé par la France au début du XXe siècle au profit de la Cochinchine qui avait alors le statut de colonie française. Les régions de Ha Tien, Tay Ninh et de Kantiet, ainsi que la pointe la plus avancée du «bec de canard», ont été rattachées à celle-ci, de même que le plateau de Darlac sur les Hauts plateaux. Ce tracé a été contesté par les gou¬vernements successifs du Cambodge depuis son indépendance.
La frontière occidentale a longtemps été une zone de tension majeure entre les trois composantes de la résistance (troupes de Son Sann, Khmèrs rouges et Sihanoukistes) d’une part, et l’armée de la République Populaire du Kampuchea (Hun Sen) demeurée seule après le retrait des troupes vietnamiennes d’autre part. C’est également une zone de trafics et de contrebande par laquelle entrent au Cambodge les biens de consommation vendus ensuite sur les marchés. Le long de cette frontière, environ 350000 réfugiés khmers ont attendu jusqu’en 1993 que les conditions deviennent favorables à un retour dans leur pays. Les restes de l’armée khmère rouge conservent dans la région de Païlin une enclave, dont ils vendent les ressources forestières et les pierres précieuses à des compa¬gnies thaïlandaises. Il ne faut pas oublier que les provinces de Battambang et de Siemreap ont été restituées au Cambodge par la convention franco-siamoise de 1907, puis réoccupées par la Thaïlande pendant la Seconde Guerre mondiale avec l’appui du Japon, pour être de nouveau restituées en 1946.
Comme le Laos, le Cambodge est un état-tampon entre le Viêt Nam et la Thaïlande. Après avoir échappé à un partage entre ces deux pays à la fin du XIXe siècle, la colonisation française l’a inclus dans une Indochine où le poids du Viêt Nam était prépondérant. De 1964 à 1970 le gouvernement Sihanouk a tenté un neutralisme qui a échoué. Son basculement dans le même camp que la Thaïlande (gouvernement Lon Nol), sous influence américaine, a amené la guerre. Son rattachement à un ensemble vietnamien de 1979 à 1989 n’a pas réussi à l’éliminer. On assiste actuellement à une situation plus pacifique et de neutralité avec l’appui de l’ASEAN.
Le Cambodge, comme la Birmanie, a eu depuis son indépendance de grandes difficultés à intégrer à son territoire national son auréole externe, même si les minorités ethniques y sont beaucoup moins nombreuses et organisées qu’en Birmanie. Cette zone périphérique a plutôt fonctionné au Nord et au Sud comme refuge pour les opposants au pouvoir de Phnom Penh dont les plus récents ont été les Khmers rouges. Entre ces deux pays anciennement colonisés et en proie à des guerres récurrentes depuis leur indépendance, la Thaïlande, seul pays de la région à avoir échappé à la colonisation, a bénéficié d’une paix relative, surtout d’une modernisation plus rapide et d’une croissance économique exceptionnelle.

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