Les «Etats agraires» concentriques 5

Un État-nation issu de la colonisation pris en tenaille
Le Cambodge, pris en tenaille entre les poussées siamoise à l’ouest et viet¬namienne à l’est, a échappé au démantèlement grâce à la colonisation française (le Protectorat). C’est en 1907 que le territoire national khmer, tel qu’il existe aujourd’hui, a été défini, avec le retour des provinces de Siemreap et Battambang à l’ouest, celles du Bas-Laos au nord, la fixation de la frontière avec la Cochinchine à l’est. Dès 1897, des réformes allant dans le sens d’une modernisation avaient été imposées par les Français. La navigation à vapeur sur le Mékong a désenclavé le royaume et favorisé la centralisation de l’activité à Phnom Penh, au nœud fluvial des Quatre-Bras. Une route parallèle au fleuve jusqu’à Saigon, avec une bretelle vers la côte (Kampot), puis une voie ferrée reliant Phnom Penh à Battambang ont été aménagées entre 1897 et 1920.
Un réseau commercial chinois a pu se tresser autour des marchés construits par l’administration coloniale, qui a particulièrement soigné l’urbanisme des principaux chefs-lieux de province. Les maisons de gros et semi-gros se sont concentrées à Phnom Penh, point nodal des transports et des affaires ; mais le véritable centre économique était Saïgon-Cholon, les villes cambodgiennes n’ayant qu’un rôle de relais. Ce milieu d’affaires chinois avait un réseau de rela¬tions avec Hong Kong, Singapour et Bangkok. La société coloniale a aggravé les antagonismes entre Khmers et Vietnamiens, en faisant participer ces der¬niers à l’administration coloniale, en les laissant poursuivre leur installation en villages de pêcheurs ou de riziculteurs (provinces frontalières de Svay Rieng et Prey Veng), en les attirant comme travailleurs dans les plantations d’hévéas et en leur accordant, comme aux Chinois, une juridiction particulière.
L’ancienneté et une relative permanence du village khmer (phum) sont attes¬tées par la localisation sur les mêmes sites que ceux de l’époque angkorienne. Les villages-rue modernes s’étirent sur les anciennes chaussées-digues qui étaient au nombre de quatre en direction du nord-ouest et du sud-est d’Angkor (Dagens B., 2002, 70-71). Les pagodes (vat) de nombreux villages ont été construites sur le site où apparaissent encore les ruines d’anciens temples ang- koriens ou préangkoriens. «De telle sorte que, finalement, le village pourrait bien apparaître à la fois comme une coquille depuis très longtemps fossilisée, un cadre spirituel (à la fois avec le culte des génies des lieux et le bouddhisme), enfin une structure sociale (tout spécialement sous l’égide de la royauté et de son emprise spatiale), tous ces encadrements étant si fortement organisés et contraignants que chacun se soumet au moule et à ses règles quand bien même il passe aisément d’un village à l’autre» (B.-P. Groslier, 1973). Après l’interven¬tion vietnamienne qui a renversé le régime khmer rouge, les survivants sont partis à la recherche de leur village, ce qui montre bien le rôle essentiel que joue encore aujourd’hui cette communauté villageoise dans l’identité khmère.
La période de la guerre américaine, suivie du régime khmer rouge, a entraîné la disparition d’environ un tiers des habitants des hautes terres du Nord-Est du Cambodge (M. Guérin et al., 2003, 81). Le retour à une paix relative, après les victoires de l’armée vietnamienne sur les Khmers rouges (1978-79), s’est accom¬pagné de migrations d’envergure du peuple des plaines vers les terres hautes. Les provinces de Mondolkiri et Ratanakiri sont parmi les moins peuplées avec des densités respectives de 2 h/krn2 et de 9 h/km2 alors que la densité moyenne au Cambodge était de 64 h/km2 en 1998, avec fréquemment dans les plaines rizi- coles 100 à 150 h/km2. A la fin du XXe siècle la plaine des Quatre-Bras n’offrait plus assez de terres arables à ses paysans. Les trois quarts des immigrants qui s’installaient dans les deux provinces du Nord-Est venaient de cette plaine.
Le Cambodge apparaît aujourd’hui comme un pays meurtri, ravagé par plus de vingt ans de guerres (1970-1993). Sa population a connu une faible croissance depuis 1970, alors qu’un million de personnes environ ont péri de 1975 à 1980. Avec un Produit National Brut (PNB) par tête en 2001 inférieur à 300 dollars par an, le Cambodge fait partie, avec le Laos et la Birmanie, des trois pays les plus pauvres d’Asie du Sud-Est. L’autosuffisance alimentaire est à peine assurée malgré la reprise de la riziculture au cours des dernières années ; les rendements moyens en riz (1,4 tonnes/hectare) sont les plus bas de la région. Les infrastruc¬tures routières et ferroviaires étaient dans un état de délabrement avancé en 1999, mais les progrès ont été sensibles au cours de dernières années en particu¬lier sur les grands axes de Phnom Penh à Siemreap, Battambang, Koh Kong, Kampot et Kratié. La pénurie de cadres et de techniciens est très grande à cause de leur extermination par les Khmers rouges de 1975 à 1979 et de l’émigration. Le pays est à reconstruire ce qui nécessite une aide extérieure importante.
L’année 1970 a marqué le tournant décisif à partir duquel un équilibre relatif datant de l’époque coloniale et du régime Sihanouk a été rompu. Le coup d’état du maréchal Lon Nol (1970) provoqua le départ vers le Sud-Viêt Nam de la plus grande partie de la communauté vietnamienne de Phnom-Penh et de province (250000 personnes environ) à la suite d’émeutes et de massacres anti-vietna¬miens. En 1972-73, l’aviation américaine déversa en moyenne 40000 tonnes de bombes par mois sur le Cambodge, phénomène sans précédent qui provoqua la fuite d’une partie de la population rurale des zones bombardées. Le quart de la population totale avait migré vers les villes (Battambang, Kompong Cham, avec chacune 100000 habitants environ), surtout à Phnom-Penh qui dépassa les deux millions. La capitale avait atteint une dimension disproportionnée par rapport à l’ensemble du pays lorsque les Khmers rouges la prirent en avril 1975.
Le déracinement et la déportation d’une grande partie de la population, son redéploiement vers les périphéries sous-peuplées du territoire sous le régime khmer rouge (1975-1979), ont entraîné de nombreuses pertes en vies humaines, une baisse démographique qu’il est impossible de chiffrer exactement (1 million d’individus environ). Cette terrible saignée a créé un déséquilibre démogra¬phique, c’est-à-dire une proportion anormalement élevée de femmes, d’enfants et de vieillards, sensible encore aujourd’hui dans les villages (55 à 65 % de la popu¬lation en moyenne).
Pendant dix ans (1979-1989), une importante armée vietnamienne a occupé le pays. Des civils vietnamiens (de 400 à 600000) se sont installés dans les pro¬vinces de l’est (Prey Veng, Svay Rieng), sur les rives du Grand Lac, au bord du Tonlé Sap et du Bassac (pêcheurs) ainsi que dans les villes (Phnom Penh, Kompong Cham, Siemreap et Battambang principalement). Certains occupent des terres que les Khmers ont été obligés de partager avec eux, d’autres ont repris les activités de pêche que les Vietnamiens assuraient jusqu’en 1970, d’autres enfin en ville sont artisans ou petits commerçants.

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