Les «Etats agraires» concentriques 4

En prenant l’exemple des Karen dans l’espace compris entre la Pon, la Salouen et la frontière, dans les États Kayah et Karen, on peut se faire une idée précise de la politique et de la stratégie visant à assurer à l’armée une meilleure maîtrise des régions frontalières (Grundy-Warr C., 2002). Cette stratégie dite des « Quatre Coupures » (Four Cuts) vise à couper tous les liens pouvant exister entre les insurgés et les populations locales. L’armée birmane les force à aban¬donner leurs villages, pour être réinstallés dans des «hameaux stratégiques», à proximité des infrastructures récemment aménagées (routes et bases militaires), c’est-à-dire sous son contrôle. Dans la région comprise entre Pon et Salouen, 96 villages ont été détruits et les populations re-localisées de force entre mai et juin 1996 à proximité des bases militaires. La zone comprise entre la Salouen et la frontière thaïe à la hauteur de la province de Mae Hong Son a été trans¬formée en une sorte de no mans land, dans lequel l’armée birmane peut tirer à tout moment sur les civils qui se déplacent sans autorisation. Cette zone a été en grande partie défrichée par les compagnies thaïlandaises ayant obtenu des concessions d’exploitation du bois du gouvernement birman, ce qui facilite la surveillance militaire. Les rebelles ne devraient pas ainsi avoir de contacts avec ceux des leurs qui sont passés du côté thaïlandais, ni, comme auparavant, pou¬voir contrôler et tirer un revenu du commerce transfrontalier avec la Thaïlande.
Beaucoup des villageois déplacés sous la contrainte se sont enfuis pour se cacher dans la forêt et tenter ensuite de franchir la frontière. Ils ne peuvent plus pratiquer leur genre de vie traditionnel basé sur la défriche-brûlis et la cueillette en forêt. Ils sont menacés d’être embrigadés dans des travaux forcés pour l’aménagement d’infrastructures routières et militaires. On a ainsi estimé que 600 à 900 000 personnes sont passées en Thaïlande au cours des dernières années et qu’en 2000 il y avait 116000 réfugiés officiellement recensés et assis¬tés. Les personnes déplacées qui sont restées, volontairement ou non, côté birman ne peuvent recevoir aucune aide internationale, car elles sont placées sous la souveraineté exclusive du gouvernement birman qui ne peut pas être remise en cause par un autre membre de l’ASEAN. La frontière est donc un véritable mur infranchissable laissant dans l’ombre des communautés entières de populations minoritaires déplacées de force sur le territoire birman.
Cette politique d’intense répression contre les différents groupes armés insurgés ainsi que la construction d’infrastructures routières grâce au travail forcé des populations minoritaitres déplacées, a eu pour résultat une maîtrise militaire sans précédent des régions frontalières de l’auréole externe au cours des dix dernières années. Elle a permis l’exploitation de ses ressources naturel¬les au profit de l’armée birmane qui a pu ainsi, grâce à elle et à une participa¬tion croissante au trafic de drogue, se moderniser et accroître ses effectifs (C. W. Lambrecht, 2004, 172-173). Cependant cet ordre imposé par la force, au mépris des droits les plus élémentaires, peut s’avérer fragile à moyen terme, car dépourvu du moindre soutien des populations locales sans perspectives d’avenir. Malgré son entrée dans l’ASEAN en 1997, la Birmanie se trouve aujourd’hui dans une situation de relatif isolement au niveau international, à cause d’un non-respect flagrant des droits de l’homme par son régime militaire dictatorial. Elle présente le cas extrême en Asie du Sud-Est d’un pays qui n’a pas pu unifier son territoire national depuis l’indépendance (1947), c’est-à-dire depuis plus de cinquante ans, essentiellement à cause de rapports interethniques non maîtrisés.
Cambodge: un ancien empire démembré
Le nom même de Cambodge évoque celui d’Empire khmer et d’Angkor, sa capitale. Le dégagement des ruines de la forêt et la reconstitution des temples entrepris dès la fin du XIXe siècle par l’École française d’Extrême-Orient ont permis de redécouvrir cette civilisation particulièrement brillante, à un point tel que chacun des régimes ou chacune des parties cambodgiennes en conflit s’en réclame ou s’y réfère comme au symbole de la nation khmère. Haut lieu du tou¬risme international, la région de Siemreap reste une ressource pour le pays, en dehors même de sa valeur symbolique.
Les Khmer d’Angkor avaient modelé un paysage très élaboré et utilisé des techniques hydrauliques bien plus perfectionnées que celles qui existent aujourd’hui. Du IXe au XIIIe siècle, à l’apogée de l’Empire khmer, l’espace où population et pouvoir se concentraient était compris entre la plaine des Lacs au sud et la vallée de la Mun au nord. De Pimay à Angkor, Koh Ker et Vat Phu, le centre du pouvoir s’est déplacé pour finalement se localiser dans la plaine d’Ang- kor-Siemreap au pied du Phnom Kulen. L’aménagement de l’espace angkorien reposait sur le système de la cité hydraulique, captant l’eau dans une rivière (stung) affluent du Grand Lac et la retenant dans un grand réservoir délimité par des digues (baray), pour la redistribuer par un réseau d’irrigation alimentant des rizières en aval. Le circuit de l’eau était organisé en vue d’une culture optimale du paddy repiqué et d’une alimentation en eau de la population. L’irrigation à partir de la cité hydraulique servait à pallier l’insuffisance des précipitations et surtout leur irrégularité pour la riziculture au cours de la saison des pluies (petite saison sèche de juillet-août) ou même au début de celle-ci (mai). Une dégrada¬tion s’est fait sentir, après le XIe siècle, à cause du déboisement (consommation élevée de bois pour les maisons et les échafaudages de construction des temples). L’envasement du système a, semble-t-il, entraîné le doublement des canaux, des réservoirs et des cités plutôt que le curage des anciennes installations, qui ont dû être abandonnées. Une question reste controversée : le système des cités hydrau¬liques était-il suffisamment productif pour entretenir une proportion notable de la population dans des activités non-agricoles (grands travaux, construction des temples), comme le pense B.-P. Groslier (1979), ou était-il nécessaire de faire appel à d’autres sources de richesse (riz du Fou Nan, tributs, commerce) comme le pense F. Grünewald (1982) ? La vraie source de richesse de l’empire angko-rien aurait été, selon ce dernier, l’exploitation des voies commerciales maritimes et terrestres entre la Chine et l’Inde, remontant le Mékong et le Tonlé Sap jusqu’à Siemreap, puis rejoignant le royaume de Pagan (Birmanie) par la passe d’Aranyaprathet, le haut delta de la Mae Nam Chao Phraya, la passe des trois pagodes et la vallée de la Salouen. Les Khmers rouges (1975-1979) se sont par¬ticulièrement référés à Angkor ; ils ont prétendu, par une politique volontariste de déplacements de population et de travaux forcés, recréer des aménagements hydrauliques pour la riziculture et repeupler des espaces périphériques abandon¬nés depuis l’époque angkorienne.
Après la chute d’Angkor (1432), une partie de la population et le centre du pouvoir ont abandonné cet espace de piémont pour se replier au sud-est sur la plaine des Quatre-Bras, dans la zone d’élection du Cambodge pré-angkorien. Cette colonisation khmère s’est heurtée à la progression vers le sud des Vietnamiens, alors que ceux-ci avaient absorbé le Champa du XVe au XVIIIe siècle. Tout en colonisant massivement la Cochinchine, les Vietnamiens se sont infiltrés surtout comme pêcheurs le long du Bassac, puis du Tonlé Sap, jusqu’aux Lacs. Au XIXe siècle, la pression vietnamienne a été jusqu’à une réelle mainmise sur le royaume du Cambodge (1834-1845).

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*