Les «Etats agraires» concentriques 3

Les trois auréoles actuelles de l’espace birman
L’espace birman actuel est marqué par une composition tripartite : un espace central de basses terres peuplées très majoritairement de Birmans, une périphérie de plaines littorales de peuplement beaucoup plus hétérogène, des marges montagneuses non intégrées (Fig. 17).
1. L’espace central est constitué par les basses terres alluviales des vallées de l’Irraouaddy et du Sittang, jusqu’à leur delta. Les anciens royaumes birmans, de Pagan (XP-XIIF siècles) à Mandalay (XIXe siècle), étaient dans la partie septentrio¬nale, la zone sèche à l’abri de la mousson derrière la chaîne de l’Arakan. Le peu¬plement du Delta est plus récent; il s’est densifié avec le développement de la monoculture du riz à l’époque de la colonisation britanique. Cette zone de basses terres est la plus peuplée (plus de 100 hab./km2), avec une très forte majorité de population birmane, relativement bien encadrée par l’administration et l’armée. Les voies de communication fluviales, ferroviaires et routières y sont plus nom¬breuses et plus denses qu’ailleurs. C’est la zone la plus modernisée de la Birmanie, qui produit la plus grande partie du riz pour la consommation nationale et pour l’exportation. La plupart des industries y sont localisées. Cependant quand le régime est contesté et moins fort, comme dans les années qui ont suivi l’indé¬pendance et très récemment, des insurgés peuvent s’implanter dans le delta et défier l’armée birmane à une centaine de kilomètres de la capitale (Karen en octo¬bre 1991, communistes dans les années 50). Celle-ci est depuis la colonisation britannique Rangoun (ou Yangon: 3 millions d’habitants). L’ancienne capitale Mandalay (550 000 h.) au nord reste le pôle de la haute Birmanie. Un projet récent de la junte au pouvoir vise à réinstaller la capitale en position plus centrale dans la vallée du Sittang, à plus de 300 km au nord de Rangoun, dans un nou¬veau site aménagé à cet effet (Pyinmana, future Nay Pyi Daw).
2. Les deux bandes de plaines littorales situées à l’ouest (Arakan) et à l’est (delta de la Salouen et Tenasserim) forment une première périphérie moins bien reliée à la capitale, surtout par cabotage. Les Birmans n’y sont pas majori¬taires et les minorités ethniques (Rohingya, Arakanais, Mon, Karen), encore mal intégrées, sont liées à des mouvements séparatistes entretenant une relative insécurité. Ces régions littorales, les premières colonisées par les Britanniques au XIXe siècle, étaient tournées vers l’Inde. Elles ont pâti de la fermeture et de l’isolement de la Birmanie depuis 1962. Elles possèdent des ressources impor¬tantes (ressources minérales, caoutchouc, pêche, canne à sucre, fruits) et un potentiel de développement certain. Des investissements récents de compa¬gnies française et britannique dans le secteur énergétique (gaz naturel), thaïlan¬daises et japonaises dans le secteur de la pêche, ont amorcé une reprise de la mise en valeur. Le gisement de gaz naturel offshore de Yadana (140 milliards m3 de réserve) devait exporter, à partir de 1999, 80% de sa production en Thailande par un oléoduc déjà construit, qui le relie à la centrale thermique de Ratchaburi. Un autre gisement comparable existe à Yetagun également dans le golfe du Bengale. La crise de 1997 avait retardé la mise en exploitation de ces ressources, qui devraient procurer un revenu non négligeable à l’État birman. La croissance économique récente de l’Inde et de la Chine en a fait de nou¬veaux clients qui ont conclu des accords en 2006.
L’annexion de l’Arakan à l’Inde par la Grande-Bretagne en 1826 a favorisé l’immigration d’indiens, en particulier dans le district d’Akyab. Une population en partie assimilée à la population arakanaise, les Rohinga de religion musulmane, s’était formée dès le XVe siècle dans la région d’Akyab (Sittwe), près de la frontière du Bengale. Mais alors que dans le reste de la Birmanie il s’agissait surtout de commerçants, de prêteurs ou de travaiüeurs salariés, une forte proportion d’entre eux était en 1931 agriculteurs et nés en Birmanie (79%). Ces Indiens d’Akyab étaient essentiellement des Bengalis musulmans originaires de l’actuel Bangla Desh. A l’inverse des autres Indiens de Birmanie, ils présentaient le caractère d’une minorité ethnique stable. A deux reprises, en 1978 et en 1992, l’armée bir¬mane a exercé contre cette minorité musulmane une forte répression provoquant le départ de 100 à 200 000 réfugiés dans le territoire du Bangla Desh voisin. L’existence de groupes d’insurgés contre les pouvoirs centraux de Dacca et de Rangoun, de part et d’autre de la frontière, fait de cette région frontalière un point chaud, susceptible à tout moment de provoquer des crises entre les deux pays.
3. Les marges montagneuses de l’ouest, du nord et de l’est sont peuplées essentiellement par des minorités ethniques non intégrées à la nation birmane. Des armées insurgées (Naga, Chin, Kachin, Wa, Shan et Karen principalement) y ont épisodiquement depuis les années 1950 constitué des embryons d’Etats indépendants. La contrebande et le trafic de l’opium (Triangle d’Or) ou des pierres précieuses lient ces espaces désarticulés, morcelés, aux espaces des pays voisins plus qu’au gouvernement de Rangoun, avec lequel ils sont en guerre depuis plus de quarante ans. Au cours des dix dernières années, l’armée birmane a réussi à contenir et même à faire reculer la plupart de ces armées rebelles, cela s’est traduit notamment par une politique de « pacification » et de cessez-le-feu dans les régions frontalières à minorités ethniques dominantes (the Programfor the Progress of the Border Areas and National Races Development ou Na Ta La). Entre 1989 et 1999, le régime a conclu 24 accords de cessez-le-feu avec des groupes armés. Il s’agit pour la plupart de pactes entre les militaires de la junte et des despotes locaux, des trafiquants de drogue ou des bandits. La principale armée karen (Karenni National Progressive Party) n’avait en 2004 pas encore signé d’accord.

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