Les «Etats agraires» concentriques 2

La formation de l’Etat-nation birman et de son territoire
Le colonialisme britannique a interrompu le processus d’intégration natio¬nale amorcé par les royaumes birmans depuis Pagan, et a accentué les divisions ethniques. Alors que les plaines du bassin de l’Irrawaddy et du Sittang, ainsi que les plaines côtières, étaient sous administration directe (Basse et Haute Birma¬nie), le reste du territoire était administré par les Britanniques de façon très indi¬recte. Un système du type protectorat était appliqué aux Etats karenni (actuel Etat Kayah) et aux 32 États shan regroupés en une fédération à la tête de laquelle était placé un Commissaire en chef britannique (Chief Commissioner).
La quasi-totalité des territoires à majorité non-birmane a donc conservé un statut particulier faisant une part plus ou moins grande à l’administration indi¬recte. Les Britanniques ne se sont pas intéressés à ces régions et n’ont pas cher¬ché à les intégrer progressivement au territoire à majorité birmane des basses terres. La coupure Birmans-autres a été renforcée par les progrès du christianisme notamment chez les Karen, les Kachin et les Chin (action des missionnaires baptistes) et par le recrutement de ces minorités ethniques dans l’armée et la police coloniales de préférence aux Birmans.
Après l’indépendance, la constitution de 1947 a institué l’Union birmane formée de la Birmanie proprement dite, des Etats Kachin, Shan, Karenni (ou Kayah), avec, un peu plus tard, un état Karen (1951) et une division adminis¬trative Chin. Il s’agissait d’une structure pseudo-fédérale. L’autonomie admi¬nistrative garantie par l’existence d’une Chambre des nationalités à côté de la Chambre des députés majoritairement birmane était illusoire car, seule, cette dernière avait le pouvoir législatif. L’insuffisance des crédits votés en faveur des minorités ethniques, la rigidité du gouvernement central, l’attitude arrogante des fonctionnaires et militaires birmans, enfin les efforts du gouvernement U Nu (1960) pour faire du bouddhisme une religion d’Etat, ont entraîné des réac¬tions négatives chez la plupart des minorités.
Les Karen s’alliant en 1948 avec des nationalistes Mon ont revendiqué la création d’un état séparé Karen-Môn sous la protection de la Grande-Bretagne. Sans inclure Rangoun, cet État aurait été la résurgence de l’ancien royaume Mon qui avait existé à plusieurs périodes de l’histoire: IXe siècle, fin du XIIIe, début du XVIe, puis de nouveau au XVIIIe siècle (1740-1757). Ce projet englobait la masse des Karen du Delta et donnait accès à la mer (Moulmein) à un état qui aurait été essentiellement Karen, les Mon ayant été pour la plupart d’entre eux décimés ou assimilés par les Birmans. En 1958 les Shan, en 1960 les Kachin, se sont rebellés. Ils ont constitué des armées de libération et, avec les autres minorités, ont réclamé une véritable solution fédérale avec pour chaque Etat la possibilité éventuelle de faire sécession (conférence de Taunggyi 1961).
Ces menaces d’éclatement ou de fédéralisme ont été levées par le coup d’état militaire du général Ne Win (1962) qui a installé au pouvoir l’armée (Tatmadaw) et un régime à parti unique (Parti du Programme Socialiste Birman). Ils se sont présentés comme les garants de l’unité nationale à la fois contre les communistes du PCB qui menaient une guérilla au cœur même du pays birman (Pegu Yoma et Arakan Yoma) et contre ceux prônant la solution fédéraliste. Ce régime a persisté jusqu’à nos jours sans rupture majeure, Ne Win en restant longtemps l’homme fort malgré sa retraite en 1988. La consti¬tution de 1974, résolument unitaire, a abandonné les apparences fédéralistes de l’Union Birmane de 1947. De nouveaux états ont été créés (Etats Mon, Chin, Arakan) mais l’ensemble de ces sept États est placé sous l’autorité directe du pouvoir central exactement comme les sept divisions du territoire à majorité birmane.
Le régime militaire au pouvoir depuis 1962 cherche à s’y maintenir à tout prix, malgré des insurrections ethniques anciennes et une opposition de plus en plus forte dans la population birmane des grands centres urbains. Les manifes¬tations de mécontentement et les aspirations démocratiques des étudiants et des moines bouddhistes ont été violemment réprimées en 1988 (plusieurs mil¬liers de morts) par une armée qui a dû restructurer son pouvoir en institutiona- lisant la junte sous le nom de Conseil de la Restauration de la Loi et de l’Ordre (SLORC) puis de Conseil pour la Paix et le Développement (SPDC). À la vic¬toire électorale écrasante de l’opposition démocratique (Ligue nationale pour la démocratie NLD), menée par Aung San Suu Kyi, fille du héros de l’indépen¬dance, en mai 1990, l’armée répliqua par des arrestations massives et le refus de céder le pouvoir. Aung San Suu Kyi, en résidence surveillée à Rangoun, fut pro¬clamée prix Nobel de la paix en octobre 1991. Les effectifs de l’armée n’ont cessé d’augmenter, passant de 190000 en 1988 à plus de 400000 en 2004. Des importations massives d’armes proviennent de Chine. La part du budget mili¬taire dans le budget national est passée de 30% en 1988 à 50 et même, peut- être, à 60% en 2004.
Les nationalisations du commerce et de l’industrie en 1962, puis surtout en 1969, la vague de répressions ininterrompue depuis 1988 ont provoqué l’exil de la plus grande partie de l’élite intellectuelle et des affaires, rendant très difficile aujourd’hui toute politique de réformes et de modernisation. En outre, le poids de la dette extérieure est considérable: 70% environ du Produit National Brut (PNB). Les militaires birmans ont donc de plus en plus recours au trafic de drogue du Triangle d’Or pour financer leurs achats d’armes, surtout depuis la dissolution du Parti Communiste birman en 1989 et les accords qu’ils ont conclus avec les chefs Wa de ses anciennes troupes. Le régime s’est ainsi ren¬forcé en se militarisant de plus en plus, en substituant au socialisme birman l’idéologie de l’Armée (Tatmadaw) «leader, sauveur et rempart de la nation».

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