Les «Etats agraires» concentriques 11

La Thaïlande au centre de la «Péninsule Dorée»
Le concept de cakravartin, maître de l’univers, roi juste et vertueux (dham- maraja), redéfini par Kautilya dans l’Arthasastra, a été utilisé par les lettrés bouddhistes à propos de souverains qui étaient à la tête d’un mandala s’étendant sur une grande partie du continent imaginaire (Jambudipa). Les rois d’Ayutthaya et de Bangkok pour le Siam, ceux d’Ava, de Toungoo et de Mandalay pour la Birmanie, ont revendiqué ce titre. Les rois birmans ont toujours inclus le Siam dans la couronne externe de leur mandala, alors que ceux du Siam, qui se pré¬sentaient comme les continuateurs des souverains khmers d’Angkor, n’ont jamais considéré que le royaume birman faisait partie de leur mandala (Sunait Chutintaranond, 1995), mais ont indu, par contre, le royaume du Cambodge. Si les souverains birmans, qui ont démontré à deux reprises leur supériorité mili¬taire sur le royaume d’Ayutthaya, ont revendiqué ainsi un statut de supériorité sur le continent, ceux du Siam ont fini par l’emporter à l’échelle de la Péninsule en réussissant à échapper à la colonisation par une puissance européenne.
Trois Etats-nations de la Péninsule indochinoise (Birmanie, Thaïlande, Cambodge) sont les héritiers d’«États agraires», caractérisés chacun par le modèle spatial en auréoles concentriques des royaumes de l’époque précolo¬niale. Ils ont des inégalités spatiales de développement analogues. On a pu dans chacun d’entre eux distinguer un centre entouré par sa propre périphérie où se concentrent populations, richesses et équipements, une seconde auréole de régions assez bien reliées et en cours d’intégration économique, même si l’écart par rapport à la zone centrale a tendance à s’accentuer, une troisième auréole en marge, peu ou pas intégrée. On constate une étonnante persistance des modè¬les spatiaux anciens au cours d’une période qui, selon les cas, a duré de six à neuf siècles. Les niveaux de développement et d’intégration territoriale sont très iné¬gaux d’un État à l’autre. La Thaïlande se détache très nettement en tête avec une auréole externe très réduite, mais de très fortes inégalités socio-économi¬ques entre zone centrale et régions périphériques. Les deux autres pays, aux niveaux de développement et au dynamisme plus faibles, ont des auréoles exter¬nes beaucoup plus étendues et très mal intégrées au territoire national, voire échappant en partie au contrôle de l’Etat. Les différences de niveaux de déve¬loppement entre pays s’expliquent essentiellement par le passé colonial et la façon dont s’est déroulée une décolonisation qui s’est accompagnée de guerres.
La colonisation a eu, à long terme, un effet négatif sur l’unification des ter¬ritoires nationaux en Asie du Sud-Est continentale, favorisant la désarticulation, l’autonomisation des périphéries les plus externes, au cours de la période post¬coloniale. Ainsi les Etats qui ont connu la colonisation par les puissances euro¬péennes, sont aujourd’hui plus proches du modèle ancien que le seul État qui n’a pas subi une colonisation directe, la Thaïlande. Celle-ci, en effet, grâce à la continuité d’une institution monarchique forte et à l’intégration d’une impor¬tante bourgeoisie d’origine chinoise, a pu progresser le plus loin dans l’unifica¬tion et l’homogénéisation de son territoire national. Car elle a réussi à créer, avec l’appui du Japon et des États-Unis, une classe capitaliste entrepreneuriale. Cependant, malgré son impressionnante croissance économique et son niveau de développement plus élevé, la Thaïlande n’a pas réussi à abolir totalement le modèle spatial en auréoles concentriques, qui persiste dans son inégal dévelop¬pement spatial et dans l’écart croissant entre son centre et ses auréoles externes. Il est susceptible de se renforcer en cas de crise grave à ses espaces frontaliers.
La Thaïlande n’a cessé d’étendre son auréole externe hors de ses frontières, en tirant profit de son avance économique et technologique. Cette auréole se prolonge en fait dans les territoires voisins, dont la plupart faisaient partie de l’auréole externe du Siam au début du XIXe siècle et dont certains furent récu¬pérés en 1943 par la Thaïlande alliée au Japon, puis restitués en 1946 après la défaite de celui-ci. Depuis plusieurs décennies, les régions limitrophes de Birmanie, du Laos et du Cambodge sont devenues des marchés captifs de la Thaïlande par le biais de la contrebande et des trafics divers, notamment de la drogue. La Thaïlande y recherche les ressources naturelles (bois, pêches, pier¬res précieuses) quelle a surexploitées sur son propre territoire et des compa¬gnies thaïlandaises les exploitent avec la complicité des armées de leur propre pays et de celles des pays voisins : armée birmane, anciens Khmers rouges… La Thaïlande y vend également beaucoup des produits de son industrie, y propose sa coopération technique, y investit des capitaux. Bangkok est en passe de deve¬nir le pôle dominant d’un vaste marché s’étendant à une grande partie de la Péninsule indochinoise, comme Singapour l’est pour une grande partie de l’Archipel. Tirant avantage de son avance économique et technologique, la Thaïlande cherche à devenir le centre de cette « Péninsule Dorée » (.Suvannaphum), en faisant revivre son modèle en auréoles concentriques. Autour de son territoire devenu zone centrale à l’échelle de l’Asie du Sud-Est continentale on peut distinguer deux auréoles concentriques. La plus proche de ses frontières avec les États voisins est une zone d’influence constituée par les marchés captifs où les compagnies thaïlandaises exploitent les ressources fores¬tières et minières. La plus extérieure s’étend aux espaces situés au cœur de la Birmanie, du Laos, du Cambodge et à la périphérie occidentale du Viêt Nam, dans lesquels la pénétration économique et culturelle de la Thaïlande est très partielle et se heurte à d’autres influences, chinoise ou vietnamienne.

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