Les «Etats agraires» concentriques 10

Le phénomène colonial, propre à la Birmanie et absent en Thaïlande, même si ce pays a été placé sous une forte dépendance des deux puissances coloniales voisines, l’Angleterre et la France, est fondamental pour comprendre les voies divergentes suivies par ces deux pays. Plus rapidement qu’au Siam, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la Grande-Bretagne a créé en Birmanie les infra¬structures nécessaires à la croissance économique : drainage et quelques digues de protection dans le delta, navigation à vapeur sur les voies fluviales, réseau ferré et routier desservant surtout les basses terres. La Birmanie a donc joui d’une avance et d’une plus grande prospérité relative que le Siam avant la Seconde Guerre mondiale. Rangoun était alors une capitale plus moderne et prospère que Bangkok. Cependant, cette situation s’est retournée après la Seconde Guerre mondiale pour des raisons qui tiennent en grande partie à la politique coloniale britannique.
Cette politique coloniale n’a pas favorisé l’intégration des ethnies non-bir¬manes à un Etat qui n’est redevenu birman qu’en 1948. L’administration indi¬recte des zones montagneuses périphériques, peuplées d’ethnies non-birmanes, n’a pas été conçue comme une étape vers une intégration dans un système terri¬torial homogène et centralisé comme cela a été le cas au Siam à la même époque. La politique du roi Chulalongkorn, secondé par le prince Damrong, a permis, entre 1892 et 1926, l’intégration au territoire national des anciens États et principautés tributaires du Nord, du Nord-Est et du Sud. Une administration modernisée et une armée nationale siamoise ont été alors mises sur pied au Siam, alors qu’en Birmanie l’armée était recrutée parmi les Indiens et les minorités ethniques (Karen, Chin et Kachin en particulier), l’administration sous les cadres supérieurs britanniques étant confiée surtout à des Indiens. De même, une partie du système commercial et de crédit, ainsi que de grandes pro¬priétés dans le delta, sont passées aux mains des Indiens, Chettyard en particu-lier. L’élite birmane a été délibérément écartée et aucune politique n’a été mise en œuvre pour l’intégration de ces cadres indiens à la majorité birmane. Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que les nationalistes birmans se sont appuyés sur les Japonais contre le pouvoir colonial britannique, les minorités montagnar¬des de la périphérie ont activement résisté à l’occupation japonaise avec le sou¬tien des Anglais. Ceux-ci ont laissé entrevoir aux Mon et surtout aux Karen la possibilité d’un État indépendant protégé par la Grande-Bretagne. D’autre part, une grande partie de l’élite des minorités ethniques a été christianisée, alors que les Birmans sont restés presque exclusivement bouddhistes.
La dégradation économique consécutive à la crise des années 1930, l’indé¬pendance (1948), le coup d’Etat militaire de 1962, ont provoqué successive¬ment le départ de la plus grande partie de la minorité indienne, qui constituait l’essentiel de l’encadrement administratif et entrepreneurial de la Birmanie, alors qu’à la même époque la Thaïlande intégrait progressivement son impor¬tante minorité chinoise pour le plus grand bien de son économie. La mise en place relativement précoce d’un système éducatif thaï, auquel ont dû se plier toutes les écoles, y compris celles des missionnaires et les écoles chinoises, a beaucoup facilité cette intégration des Sino-Thaï.
La Birmanie a d’autre part beaucoup plus souffert de la guerre et de l’occu¬pation japonaise que la Thaïlande. Une grande partie de ses infrastructures ont été détruites ainsi que nombre de ses équipements industriels. Leur rétablisse¬ment a pris plus d’une décennie et la fermeture de l’économie qui a suivi le coup d’Etat de 1962 n’a pas permis d’investissements dans les infrastructures, comme c’était le cas à la même époque en Thaïlande. Le réseau routier a connu dans ce pays une formidable expansion entre 1960 et 80. C’est ce phénomène, conju¬gué avec le dynamisme du tissu commercial sino-thaï, qui a entraîné une forte croissance et diversification de l’agriculture thaïlandaise, alors qu’en Birmanie c’était la stagnation et parfois même le recul de la production agricole. L’accumulation permise par une forte croissance des exportations agricoles a entraîné l’apparition d’un capitalisme sino-thaï, à la fois financier (secteur ban¬caire puissant) et industriel dans le cadre de conglomérats familiaux. L’afflux d’investissements étrangers et la multiplication des sociétés mixtes (joint ven- tures) a conjointement contribué au décollage industriel de la Thaïlande. Dans le même temps, la Birmanie est restée fermée aux investissements et à l’aide extérieurs, dépensant beaucoup pour son armée qui ne parvenait pas à maîtri¬ser les diverses insurrections des minorités ethniques. Son économie étatisée souffrait beaucoup de l’existence d’un marché noir dont les armées rebelles tiraient le plus grand profit. C’est ainsi que l’écart entre les niveaux de développement de ces deux pays, naguère équivalents, n’a cessé de se creuser jusqu’à une époque récente.

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