L’enjeu de la circulation et le défi

Des modèles anciens encore très présents
Les États asiatiques ont un rapport spécifique à leur territoire qui les distin¬gue des autres Etats dans le monde, en particulier des Etats du Sud-est de l’Europe. Cela se traduit aujourd’hui par un inégal degré de maîtrise de leur territoire et l’inégal développement et aménagement de celui-ci, opposant une zone centrale de forme concentrique ou axiale à diverses périphéries. Une rela¬tion existe entre les structures territoriales des État-nations actuels, aux diffé¬rentes échelles, et celles de leurs prédécesseurs pré-coloniaux. Leur organisation territoriale a été influencée par des modèles qui sont nés au début de notre ère, ou quelques siècles auparavant, en Chine et en Inde d’abord, puis en Asie du Sud-Est. On a d’un côté les grands modèles étatiques impériaux de la Chine et de l’Inde à une extrémité des échelles (les plus petites), les modèles en réseaux des sociétés segmentaires de la vaste zone montagneuse, qui s’étend du centre et sud de la Chine au nord du continent indochinois, à l’autre extrémité (gran¬des échelles). Entre les deux, on observe les modèles étatiques des royaumes de la Péninsule indochinoise, ceux nettement plus petits des principautés qui leurs sont subordonnées ou qui, à certaines périodes, ont été indépendantes ou confédérées.

Voir plus: agence de voyage au vietnam | Circuit vietnam 3 semaines | loger chez habitant | comment obtenir un visa pour le vietnam | circuits vietnam cambodge
Ces modèles spatiaux sont à la base des logiques territoriales des Etats d’Asie du Sud-Est dans la longue durée et, plus récemment, de la formation des territoires des États-nations de la seconde moitié du XXe siècle. Nous avons été amené dans les chapitres précédents à distinguer deux familles de modèles spa¬tiaux et de logiques territoriales, les uns issus du monde indien, les autres du monde chinois.
Les premiers sont des modèles d’États segmentaires ou États-mandata. Ils appartiennent, d’une façon plus générale, à la famille des modèles hétérarchi- ques, dans lesquels les relations horizontales d’ensembles différenciés, et une grande flexibilité des statuts et des rôles l’emportent sur les relations verticales de subordination plus rigides, caractéristiques des modèles hiérarchiques. La pluri-ethnicité, le polycentrisme, la flexibilité des statuts sociaux basée sur la réussite individuelle, les dynamiques de coopération-compétition jouant sur des stratégies d’alliance sont les principales caractéristiques des systèmes hétérar- chiques d’Asie orientale. Appartiennent à cette même famille de modèles hété- rarchiques les cités-Etats, qui se sont développées le long des côtes de la péninsule malaise et des grandes îles, au cours des divers « âges du commerce » (Ve-VIIe, IXe-XII, XVe-XVIIe siècles).
Les seconds sont des modèles de type hiérarchique avec une autorité centrale forte et une stratification sociale clairement définie, une culture dominante en expansion. C’est l’État unitaire impérial de l’anthropologie politique (État impé¬rial chinois), cherchant à constituer un espace «intérieur» quadrillé qui tend à l’homogénéité. Dans les montagnes, le commerce et des relations stables de parenté dans le cadre de familles étendues créent un tissu relationnel fort entre les groupes ethniques minoritaires et le monde chinois ou sinisé. Au simple ver¬sement d’un tribut par le souverain traditionnel, faisant allégeance à l’empereur, est substituée peu à peu une intégration progressive dans les structures territoria¬les chinoises par le biais de gouverneurs indigènes (tusi), administrant des unités administratives re-découpées. Au Viêt Nam, une poussée vers l’Ouest (Tay tien) dans les Hautes terres du Centre, pendant la période coloniale mais surtout depuis la réunification de 1975, analogue à la marche vers le sud (Nam tien) entre les Xe et XIXe siècles, permet le quadrillage et la vietnamisation d’un territoire resté longtemps en marge. Ce modèle hiérarchique chinois, qui a présidé pendant neuf siècles à l’extension du territoire vietnamien dans les basses terres selon une direc¬tion méridienne, a connu au cours des trente dernières années une accélération très nette en direction des Hautes terres du centre et du nord-ouest. Dans sa forme vietnamienne, il ne concède aucune forme d’autonomie même formelle aux minorités montagnardes, à l’inverse de la Chine. Les hautes densités et la masse démographique rendent possible au Viêt Nam comme en Chine l’intégration et même à moyen terme l’homogénéisation territoriale.
Ces deux grandes familles de modèles, de type hiérarchique (sino-vietna- mien) et hétérarchique (indien), se sont superposés aux sociétés de ce que Paul Mus appelle « le socle ethno-géographique » de l’Asie du Sud-Est. Ces socié¬tés, qui étaient diverses, comptaient un grand nombre de sociétés égalitaires, claniques, sans État, qui subsistent encore aujourd’hui dans les Hautes terres ou montagnes sino-indochinoises. Dans les vallées et bassins intra-montagneux des sociétés à État, les systèmes politiques thaïs, kayah et sociétés gumsa de Birmanie, suivent un modèle du type État -mandata.
Dans les États-nations post-coloniaux, les modèles concentriques ou en auréoles des « États-agraires », et ceux, linéaires ou axiaux, des ports-comptoirs- sultanats malais, restent aujourd’hui une clé essentielle pour l’interprétation des structures socio-spatiales. À l’échelle moyenne des États-nations d’aujourd’hui, ces mêmes modèles spatiaux, seuls ou combinés, ont perduré, contraignant lourdement l’aménagement du territoire. Ils se manifestent, pour les plus modernisés d’entre eux, dans le domaine économique plutôt que politique.
Les quatre États du continent indochinois (Birmanie, Thaïlande, Cam¬bodge, Laos), héritiers d’« États agraires », caractérisés chacun par un modèle en auréoles concentriques, ont des inégalités spatiales de développement analo¬gues. On peut dans chacun d’entre eux distinguer un centre entouré par sa propre périphérie, où se concentrent populations, richesses et équipements, une seconde auréole de régions assez bien reliées et en cours d’intégration écono¬mique, même si l’écart par rapport à la zone centrale a tendance à s’accentuer, une troisième auréole en marge, peu ou pas intégrée. Les niveaux de dévelop¬pement et d’intégration territoriale sont très inégaux d’un État à l’autre. La Thaïlande se détache très nettement en tête avec une auréole externe très réduite, mais de très fortes inégalités socio-économiques entre zone centrale et régions périphériques. Les trois autres pays, Birmanie, Laos, Cambodge, aux niveaux de développement et au dynamisme économique plus faibles, ont des auréoles externes beaucoup plus étendues et très mal intégrées au territoire national, voire échappant en partie au contrôle de l’État. Dans le plus moderne d’entre eux, la Thaïlande, le centre est devenu au cours de la seconde moitié du XXe siècle le siège d’une mégapole en constante progression, phénomène qui se reproduit de façon beaucoup moins accentuée dans les trois autres États.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*