L’enjeu de la circulation et le défi 4

Les empires multi-ethniques austro-hongrois et ottoman n’ont pas survécu à la Première Guerre mondiale. Les États-nations balkaniques sont une créa¬tion récente dans une région, les Balkans, qui a été dominée par des empires depuis l’Antiquité (empire romain puis byzantin) jusqu’au début du XXe siècle (empire Ottoman et Austro-hongrois). La Seconde Guerre mondiale a eu pour conséquence de fragiliser un peu plus ces jeunes Etats, à la suite des conquêtes nazies puis soviétiques qui ont gelé une situation encore inaboutie du point de vue de l’État-nation. Le processus de créations d’États-nations s’est poursuivi avec la dissolution de la Yougoslavie (1991), rendant difficile, douloureuse, par¬fois impossible (nettoyages ethniques), la cohabitation de minorités ethniques en leur sein. Le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes créé en 1918 était le seul Etat multi-ethnique, héritier des empires précédents, toutefois sous une hégémonie serbe institutionnalisée. Avec la Yougoslavie de Tito, l’État devient véritablement multi-national (constitution de 1974) mais ne survit pas très longtemps à la mort de son fondateur (1980). Le seul cas comparable en Asie du Sud-Est est celui de la Birmanie, à la différence du fait quelle ne fonc¬tionna jamais comme une fédération et que le peuple majoritaire maintient son pouvoir centralisateur aux mains d’une junte, au prix d’une guerre avec les minorités et d’une répression dont la violence et l’efficacité se sont renforcées au cours des quinze dernières années.
En Asie du Sud-Est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les empires coloniaux ont été dissous, les États-nations qui ont proclamé leur indépendance se sont situés presque tous dans le prolongement de royaumes pré-coloniaux, souvent anciens États multi-ethniques mais construits autour d’un peuple dominant, installé dans un berceau alluvial central plus densément peuplé. Le modèle de l’Etat-nation venu d’Europe, déjà présent dans les struc¬tures coloniales s’est imposé dans ces divers pays anciennement colonisés par l’Angleterre, la France ou les Pays-Bas. Les diasporas ont été menacées et ont dû traverser une période de graves difficultés, amorcée dès la crise économique de 1930. La décolonisation a remis en cause la «société plurielle» (pluralsociety) qui avait permis l’exploitation efficace des ressources et une prospérité écono¬mique au profit du colonisateur européen. La disparition des empires coloniaux en Asie du Sud-Est après la Seconde Guerre mondiale a remis en cause l’exis¬tence de leurs «sociétés plurielles», qui avaient fait une large place aux diasporas, et à la principale d’entre elles, la diaspora chinoise.

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Cette diaspora chinoise a cependant bien résisté, même sous les régimes communistes qui n’ont duré sous leur forme collectiviste que d’une trentaine (Nord du Viêt Nam) à une quinzaine d’années (Cambodge, Laos, sud du Viêt Nam), ce qui est peu en comparaison des États communistes des Balkans et de l’ex-URSS, qui eux ont duré d’une soixantaine à une quarantaine d’années. La Thaïlande, qui n’a pas subi de colonisation directe, est le seul pays dans lequel la minorité chinoise n’a connu aucune crise grave, mais, au contraire, s’est inté¬grée plus rapidement pour le plus grand bien de l’économie thaïlandaise. Seule la Birmanie a perdu sa classe entrepreneuriale qui était d’origine indienne. Au Sud-est de l’Europe, par contre, les diasporas grecque, juive, arménienne ont eu à subir pendant la Première puis la Seconde Guerre mondiale des génocides, des déracinements plus massifs : Arméniens et Grecs de Turquie (1915-1922), Juifs des Balkans (1940-45), Grecs du Caucase (1937-1949). Les massacres ou expulsions de Smyrne (1922) ou de Salonique (1943) ne peuvent se comparer à ceux de Médan (1965), Kuala Lumpur (1969) ou Ho Chi Minh Ville (1975- 80), davantage à ceux de Phnom Penh (1975-79). Le cloisonnement des pays, surtout pendant la guerre froide, a été plus fort et beaucoup plus durable en Europe (50 à 70 ans) qu’en Asie (15 à 30 ans). Les diasporas ont été décimées, ont parfois presque totalement disparu dans cet angle sud-est de l’Europe au contact de l’Asie, alors qu’elles persistaient, reprenaient et développaient leurs activités au sud-est du continent asiatique, malgré quelques crises graves, rare¬ment sanglantes (l’Indonésie en 1965, le Cambodge en 1975-79). Depuis la fin de la guerre froide (1989), les diasporas réapparaissent dans les Balkans et sur les bords de la mer Noire, se manifestant de nouveau dans les domaines écono-mique et culturel, tandis qu’elles prospèrent en Asie du Sud-Est.
La faiblesse actuelle des diasporas grecque, arménienne et juive, au sud-est de l’Europe, contraste non seulement avec la force de la diaspora chinoise ou indienne en Asie, mais avec leur propre grandeur du début du XXe siècle, époque à laquelle les premières apparaissaient beaucoup plus prospères que les secon-des. La raison principale de ce déclin a été la perte entre les deux Guerres mon¬diales de leurs grands pôles économiques et culturels: ceux de la mer Noire entre 1917 et 1924 (Odessa, Taganrog-Rostov, Sukhum, Batoum, Trébizonde, Samsun, Constantinople), ceux de la Méditerranée orientale entre 1922 et 1960 (Smyrne, Alexandrie). La diaspora grecque s’est repliée (rapatriée) sur l’unique pôle d’Athènes-le-Pirée, qui est rapidement devenu hypertrophié, et à moindre égard, sur celui de Thessalonique, amputé de sa communauté juive et jusqu’en 1989 de son arrière-pays balkanique. Dans le même temps, la diaspora chinoise poursuivait le développement et la croissance de ses pôles sur les côtes de cette méditerranée asiatique qu’est la mer de Chine du Sud. Aujourd’hui, Thessalonique commence à retrouver cet arrière-pays balkanique, naguère affecté par les guerres dans l’ex-Yougoslavie. Les espaces transfrontaliers com¬mencent à peine à se recomposer.
En Asie, les Etats ont pu, malgré les difficultés de la décolonisation et quel¬ques crises ponctuelles, maintenir une pluralité ethnique avec leurs minorités et leurs diasporas. Il y a eu une exception majeure, la Birmanie, et d’autres mineu¬res, parce que de plus courte durée, les pays de l’ex-Indochine française (Cam-bodge, Viêt Nam principalement). Les principaux pôles de la diaspora chinoise ont été non seulement maintenus mais renforcés, en liaison avec le moteur de la croissance qui s’est manifesté d’abord au Japon, puis dans les NPI, notamment les petites Chines (Hong Kong, Taïwan, Singapour), enfin sur le littoral de la Chine continentale, là précisément d’où est originaire la diaspora. Le modèle de l’Etat-nation occidental homogénéisateur s’est imposé, à travers le monde au XXe siècle, aux dépens des empires multi-ethniques et des cités-Etats cosmopo¬lites des siècles antérieurs. Son expansion s’est heurtée au défi de la gestion et de l’intégration de la diversité ethnique dans le monde non-occidental et en particulier dans l’Orient au sens large, des Balkans à l’Asie du Sud-Est. Les modèles spatiaux et les logiques territoriales des Etats asiatiques, antérieurs à l’Etat-nation introduit par la colonisation, les avaient mieux préparés à sur¬monter cette diversité tout en les aidant à maintenir une unité. Ils ont ainsi pu échapper pour l’essentiel à la balkanisation et aux «purifications ethniques» dont a souffert jusqu’à nos jours l’Orient européen. Ils sont actuellement mieux armés pour tirer profit de la mondialisation.

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