L’enjeu de la circulation et le défi 3

Les Balkans de l’Europe et de l’Asie
À l’angle sud-est de l’Asie et de l’Europe, dans des configurations géogra¬phiques comparables, favorables à la circulation, on est en présence de deux grands isthmes à l’échelle mondiale, au contact de vastes espaces continentaux, en bordure de Méditerranées (mer de Chine du sud, Méditerranée orientale et mer Noire). Ils se situent chacun à la charnière d’un ensemble continental (Péninsule indochinoise, Balkans-Asie Mineure) et d’un archipel plus ou moins étendu (Indonésie-Philippines, îles grecques de la mer Ionienne, de l’Égée à Chypre). Les communications maritimes ouest-est passent par des détroits (détroits de Malacca, de la Sonde ou de Lombok, détroits des Dardanelles et du Bosphore). Les espaces continentaux accidentés et morcelés des Balkans et de la Péninsule indochinoise sont parcourus par des voies nord-sud qui ont été empruntées aussi bien par des migrations de peuples que par des échanges commerciaux caravaniers. À proximité de ces espaces montagneux, sièges d’une mosaïque ethnique particulièrement complexe, s’étendaient des plaines alluvia¬les fertiles, sous occupées ou dépeuplées par des guerres, à mettre en valeur: plaines et deltas de l’Irrawaddy, de la Mae Nam Chao Phraya, du Mékong ou plaines et deltas de l’Ukraine ou de la Roumanie (Danube, Dniestr, Dniepr). Il ne faut pas oublier la différence d’échelle du simple au triple entre cette Europe et cette Asie du Sud-Est.

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Aux Sud-Est de l’Europe et de l’Asie, la mosaïque ethnique et le morcelle¬ment des espaces des Péninsules balkanique ou indochinoise, la fragmentation insulaire des archipels, a favorisé aux différentes échelles chronologiques une tendance à la balkanisation que semblait renforcer l’adoption du modèle de l’Êtat-nation occidental au XXe siècle. Cette tendance a pu longtemps être sur¬montée dans le Sud-est de l’Europe par l’instauration de structures impériales s’accomodant de la pluriethnicité et de la pluralité des religions grâce à un pou¬voir fort. La succession des empires, byzantin puis ottoman, a joué ce rôle pen¬dant plus d’un millénaire, au point que la notion même de balkanisation n’est apparue qu’après la disparition du second. L’Asie du Sud-Est n’a jamais été unifiée de la même façon, même si les empires coloniaux européens ont donné une cohésion plus ou moins durable à des parties notables de son espace (Indes néerlandaises, Indochine, Philippines). Elle était située entre deux môles impé¬riaux majeurs, l’Inde et la Chine.
Ces deux régions-isthmes sud-orientales ont été, sont, dans la longue durée, des espaces de circulation mettant en relation des ensembles continentaux (Orient-Occident, monde Indien-Chine) par des voies terrestres, autrefois caravanières maintenant routières, mais aussi et principalement par des voies maritimes passant par des détroits. Les ports-comptoirs de transit et les cités- Etats cosmopolites, abritant des diasporas marchandes, y ont prospéré. À cette répartition et configuration générale des terres et des mers, il faut ajouter le contexte politico-culturel comparable, caractérisé par la présence d’Etats et d’empires multi-ethniques coloniaux et précoloniaux en conflits périodiques au cours des trois derniers siècles : empires chinois, britannique, Indochine fran¬çaise, Indes néerlandaises, royaume du Siam d’un côté, empires ottoman, russe et austro-hongrois de l’autre.
L’État-nation est devenu, depuis les indépendances dans la seconde moitié du XXe siècle, la forme territoriale dominante en Asie comme en Europe du Sud-est. Seule la régionalisation est susceptible de permettre dans l’avenir de surmonter la tendance à la fragmentation qui menace plus particulièrement certains Etats tels que l’Indonésie, ou qui l’a emporté en Yougoslavie. L’ASEAN est une forme encore embryonnaire de régionalisation, de même que les tentatives de regroupements autour du concept d’Asie-Pacifique. Une Organisation de la coopération économique de la mer Noire (OCEMN), créée en 1992, regroupe six pays (Bulgarie, Géorgie, Roumanie, Russie, Turquie, Ukraine) auxquels cinq autres sont associés (Albanie, Arménie, Azerbaïdjan, Grèce, Moldavie). C’est un forum régional orienté vers les problèmes économi¬ques intéressant ses États membres, en particulier l’acheminement des produits pétroliers de la Caspienne vers la Méditerranée. Cependant les pays balkani¬ques n’ont pas généré un embryon de structure régionale comparable à l’ASEAN. Ils ont préféré s’engager dans la voie de l’adhésion à l’Union Européenne, qui apparaît maintenant comme la seule solution de paix durable, capable de faire prévaloir la cohésion sur la fragmentation. Une perspective analogue n’existe pas en Asie, où les grandes puissances économiques et politi¬ques telles que la Chine, le Japon ou l’Inde cherchent, chacune séparément, à jouer un rôle hégémonique en Asie ou dans une partie de l’Asie.
La façon dont les pays d’Asie du Sud-Est ont développé des liens économi¬ques avec l’Asie orientale ou du Nord-Est, puis la Chine, en attirant des inves¬tissements et en s’appuyant sur leur diaspora chinoise, leur a apporté une haute croissance depuis les années 1980, dont sont encore éloignés les pays balkani¬ques. La proximité de l’Union européenne et de la Russie n’offre pas aujourd’hui un environnement économique aux Balkans aussi favorable que celui de l’Asie du Nord-Est et de la Chine pour l’Asie du Sud-Est.
Les diasporas marchandes mobiles se sont déployées au long des siècles, aussi bien sur les espaces continentaux que maritimes de ces deux vastes régions-isthmes de l’Eurasie, en relation avec les voies commerciales ouest-est et nord-sud faisant communiquer de vastes ensembles continentaux, ainsi qu’avec les zones pionnières à mettre en valeur. Ces diasporas sont multiples. En citant les principales, on a d’un côté les Bugis-Makassar de l’archipel indo¬nésien, les Chinois et Indiens-Tamouls, de l’autre les Grecs, Juifs sépharades et Arméniens. Certaines de ces diasporas ont une implantation et un rayonne¬ment plutôt régional (Bugis-Makassar), d’autres plutôt mondial ou continental (Chinois, Indiens, Grecs, Juifs sépharades, Arméniens).
Le modèle de l’Ètat-nation, qui tend à l’homogénéité ethnique et culturelle par assimilation, s’est progressivement constitué selon diverses modalités parmi les grandes nations de l’Europe occidentale (Angleterre, France, Allemagne) au cours des trois siècles derniers. Il apparaît dans le sud-est de l’Europe avec la création de l’Etat grec (1830), la formation de noyaux nationaux autonomes puis indépendants en Serbie (1804-1830), au Monténégro (1878), en Roumanie (1877), puis en Bulgarie (1878-1885) avant la fin du XIXe siècle. Ce modèle de l’Êtat-nation ne triompha définitivement qu’en 1923 lorsque le traité de Lausanne organisa, fait sans précédent, le transfert et l’échange des populations musulmanes et chrétiennes entre la Grèce et la Turquie.

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