Le «socle» ethno-géographique 9

L’effacement progressif de l’étagement ou de la stratification ethnique
On décrira ici plus particulièrement le processus par lequel les paysages et le peuplement de cet espace montagneux ont été profondément modifiés, depuis une trentaine d’années, en Thaïlande, pays sur lequel on dispose du plus grand nombre d’études et dans lesquels le processus est le plus avancé.
L’accroissement des échanges et des interactions entre basses et hautes terres dans le Nord de la Thaïlande a été accéléré par l’aménagement des moyens de communication après la Seconde Guerre mondiale, en particulier des routes, et par la pression démographique de plus en plus forte dans les basses terres. Un nombre de plus en plus grand de paysans a été ainsi obligé de chercher de nou¬velles terres à mettre en valeur sur les versants forestiers des montagnes. Au cours des quarante dernières années, on a donc enregistré la multiplication des fronts pionniers « spontanés » ou organisés par l’Etat, en relation avec les infra¬structures routières de plus en plus nombreuses dans la zone montagneuse. Les Khon Muang, qui ne disposaient plus assez de terres dans les vallées ou bassins, ont cherché à mettre en valeur non seulement les terrasses les plus hautes, mais aussi les premiers versants dans les vallées adjacentes. Ils ont cultivé d’abord du riz pluvial de montagne en complément du riz de rizières insuffisant, mais de plus en plus des cultures commerciales, telles que le maïs, le manioc, les hari¬cots mungo ou l’ananas. Ils voisinent avec des Karen et des Loua qui ont établi depuis une plus longue période un système rural combinant riziculture irriguée de fond de vallée et essarts à longue jachère forestière permettant une recons¬titution du sol. Ceux-ci migrent de plus en plus vers les basses terres pour trou¬ver des emplois saisonniers ou à plus long terme.
L’Etat a aménagé des stations de développement (nikhom) qui ont mis au point des systèmes de culture faisant alterner les cultures annuelles en rotation sans jachère (riz, maïs, soja, sorgho et tournesol par exemple). En altitude, au- dessus de 1000 mètres, le maraîchage de carottes, patates douces, choux…, et même de fleurs coupées, pour les marchés urbains, est de plus en plus développé ; ce sont des cultures de remplacement de l’opium. Les Chinois de l’ancienne armée du Guomindang, réfugiés à la frontière de la Thaïlande et de la Birmanie, sont particulièrement actifs dans ce type d’agriculture intensive d’altitude, impli¬quant également la culture de pommes de terre et l’aménagement de vergers d’ar¬bres fruitiers (pommes, litchis…) en relation avec des conserveries. Les projets de développement du roi de Thaïlande contribuent aussi largement au développement d’une telle agriculture commerciale intensive sur les hauteurs. Le réseau commercial des Chinois musulmans Hui, qui couvre une grande partie de cette zone montagneuse et qui s’était mis en place d’abord pour la commerciali¬sation de l’opium, facilite le développement de ces cultures commerciales.
Ces paysans sans terre venus des basses terres ou des montagnards apparte¬nant à différents groupes ethno-linguistiques se sont installés en squatters sur les terres forestières qu’ils ont défrichées. Ensuite, de véritables entrepreneurs sino- thaï ou des diplômés en agronomie reprennent ces parcelles, gagnées par la savane à Imper ata après quelques années de cultures avec des moyens traditionnels. Ils investissent dans l’aménagement et l’équipement de grandes exploitations méca¬nisées, mais utilisent aussi la main-d’œuvre locale pour des productions maraî¬chères et fruitières, mettant à profit le climat tempéré de l’étage supérieur ou intermédiaire. La régularisation du statut foncier de ces terres de la couronne se fait grâce aux relations privilégiées que ces nouveaux venus entretiennent avec l’administration d’Etat, située dans les petits centres urbains.
On pourrait multiplier les exemples de cette expansion de l’agriculture en montagne, aux dépens des forêts et de l’agriculture sur brûlis traditionnelle des Loua {Lawa) et Karen, qui ne porte pas atteinte aux équilibres écologiques. La progression, de nature en partie spéculative depuis une quarantaine d’années, a été permise par l’éradication de la malaria, la mise en place d’une infrastructure routière et la progression consécutive des encadrements militaire, policier et administratif. L’installation de stations de recherche agronomique et d’une vul¬garisation agricole, dans le cadre des différents projets de développement et de cultures de remplacement de l’opium, y a également contribué, mais la présence d’un réseau commercial sino-thaï dans les basses terres et dans un grand nombre de villages montagnards des hauteurs a sans doute joué un rôle encore plus décisif. Tout cela a entraîné des migrations interethniques du bas vers le haut, mais également du haut vers le bas, si bien qu’aujourd’hui la stratification en trois étages ethno-écologiques a quasiment disparu, du moins à proximité des voies de communication. Les montagnards des hauteurs (Hmong, Yao, Lisou…) tirent un meilleur profit de l’économie marchande qui a gagné les hautes terres, en se comportant en véritables entrepreneurs ; ils n’hésitent pas à acquérir des rizières irriguées dans les basses terres ou à développer des activi¬tés commerciales et artisanales en relation avec l’expansion du tourisme. Les plus touchés par une paupérisation relative par rapport aux populations des basses terres sont les Karen ou les Loua de l’étage intermédiaire, qui sont de plus en plus contraints de migrer pour chercher du travail non qualifié. Ils sont, en effet, de moins en moins en mesure de s’en remettre à leur agriculture de subsistance dans un milieu forestier, que s’approprient aussi bien les Khon Muang que les montagnards des hauteurs.

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