Le «socle» ethno-géographique 8

L’interaction entre systèmes politiques hiérarchisés (gumsa) et égalitaires (gumlao) des basses et hautes terres
D’autres groupes ethniques, comme les Kayah et les Kachin-gumsa, ont dépassé le stade villageois en évoluant vers des structures étatiques par imitation ou influence de leurs voisins shan. Les Kayah ont constitué sur le modèle thaï des principautés du type mông, de même les Kachin dans le système gumsa, res¬pectant la notion de chef qui exerce son autorité sur un domaine (mung) dans lequel sont rassemblés plusieurs villages. Les lignages sont stratifiés : lignages de chefs, d’aristocrates, de paysans libres, d’esclaves. Un tribut est versé au chef par tous les membres des lignages autres que le sien, tribut constitué par la cuisse de tous les animaux à quatre pattes qu’ils ont abattus. Ils lui doivent également des prestations. La cohésion de ces mung kachin gumsa, moins grande que celle des principautés shan, est menacée par la révolte éventuelle des autres chefs de lignage contre le chef «mangeur de cuisses» (zou ou duwa). Ces unités territo¬riales kachin ou kayah s’étendaient comme les États shan {mông) à la fois sur des basses terres et sur les reliefs, englobant différents groupes ethniques (E. Leach, 1954).
Chaque petite principauté shan (mông) entretenait avec les groupes ethniques montagnards avoisinants des liens de domination entretenus par un système de relations commerciales (fréquentation régulière des marchés) et matrimoniales (polygamie du Saobati). Les systèmes gumsa transposaient dans ces sociétés d’es- sarteurs les structures hiérarchiques de la société féodale shan. F. K. Lehman (1963) a décrit des systèmes politiques du même type dans le nord des collines chin, en interaction continuelle avec les Birmans de la vallée de la Chindwin proche ou les anciennes principautés Thaï Ahom d’Assam. Les lignages segmen¬taires se dispersent, chaque village regroupant plusieurs d’entre eux. Les clans sont stratifiés entre une classe aristocratique (bawi) et une classe roturière {chia).
Les systèmes politiques naga, situés dans la même chaîne de collines et montagnes immédiatement au nord des Chin, ont été étudiés par P. Bouchery (1988). Ils offrent un exemple intéressant à mettre en parallèle avec le précé¬dent. Il n’y a pas parmi les Naga le véritable système démocratique du type gumlao décrit par Leach chez les Kachin, car leurs villages possèdent tous des chefs héréditaires, qui sont les descendants en ligne paternelle des fondateurs de ces sites villageois. Mais cette qualité ne leur confère pas nécessairement l’auto¬rité pour exercer le pouvoir longtemps après la période pionnière de la colonisation des terres. Leur rôle consiste d’abord à accomplir régulièrement certains rituels destinés à garantir le bien-être et la prospérité du village. Leur fonction est avant tout de nature religieuse. L’autorité est alors fondée plutôt sur le mérite personnel, la vertu ou la richesse. Dans la plupart des communautés, après la phase de fondation et de colonisation des terres au cours de laquelle le fondateur exerce véritablement le rôle d’un chef, le pouvoir a tendance à se mor¬celer entre les subdivisions du village (morung). Leurs représentants siègent au conseil qui élit un chef mais conserve l’essentiel du pouvoir. On n’est pas dans un système gumsa, dans la mesure où tous les patrilignages exogames, y compris celui de l’ancêtre fondateur, sont égaux pour les relations de mariage.
On peut ainsi, avec P. Bouchery (1988, 329-330), estimer que «l’organisa¬tion gumsa ou son équivalent en Assam et en Asie du Sud-Est, caractérisée par une réelle différenciation des lignages et héritée d’une relation privilégiée avec les Shan, a en définitive une portée régionale beaucoup plus large que Leach ne semblait le soupçonner lui-même à propos de cette région : elle concerne en fait l’ensemble des territoires où les Taï organisés en principautés ont entretenu des rapports de suzeraineté durables avec des populations « tribales » établies dans les collines». Ces sociétés, qui se sont stratifiées au contact des Shan ou des Birmans, et qu’on peut rattacher au type gumsa décrit par E. Leach (1954), sont hiérarchisées en trois classes: lignages princiers, aristocratiques, roturiers (et marginalement d’esclaves), les aînés passant au statut de rang immédiatement inférieur à chaque génération.
Cependant, l’influence de ce modèle politique des Thaï en général s’est heurtée à une limite infranchissable, celle des sociétés égalitaires telles que celles des Miao-Hmong ou des Hani-Akha qui, bien qu’en contact, n’ont pas été ébranlées. Ces groupes ethno-linguistiques de la famille sino-tibétaine, venant du nord, du monde chinois, se sont installés plus récemment, c’est-à- dire depuis la fin du XIXe siècle, sur les parties les plus hautes des montagnes (au dessus de 1400 à 1600 mètres).
La stratification ethnique en trois étages a été reprise par le projet nationaliste lao dans les années 1950, à la fin de la période coloniale française. Le Pathet Lao se l’est appropriée, dans un objectif d’intégration des minorités montagnardes au mouve¬ment révolutionnaire puis à la République Démocratique Populaire Lao d’après 1975. Les populations de différentes origines ont été classées uniformément en : Lao Lum ou Lao des vallées ou basses terres (la majorité des groupes ethnolin¬guistiques thaïs et lao), Lao Theung ou Lao des versants (les autochtones de langue môn-khmer ou Kha dont le groupe principal est celui des Khmu) et Lao Sung ou Lao des hauteurs (les Hmong et Yao avec quelques petits groupes de parler tibéto-birmans à l’extrême nord). Ce «triptyque ethnique», qui était devenu un élément de l’iconographie nationale présent sur les billets de banque, a été aboli officiellement par le Parti en 2002 pour être remplacé par la reconnaissance de plus de 25 groupes ethniques. Ceux-ci apparaissent sta¬tistiquement encore plus minoritaires que leur agrégation en deux catégories de Lao Theung et Sung représentant 40% environ de la population nationale (Ovesen J., 2004, 216-224).
Cet étagement ou stratification en trois étages décrit par les géographes et les ethnologues, qui reste la structure de base de l’espace montagneux de l’Eventail nord-indochinois, est de plus en plus remis en cause, bouleversé par la modernisation ou le développement introduits par les Etats-nations qui cherchent à mieux maîtriser ces montagnes situées à leurs frontières.

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