Le «socle» ethno-géographique 7

L’étage intermédiaire austro-asiatique
Lorsque, au cours de leurs migrations nord-sud, les Thaï conquérants se sont implantés dans les basses terres de la zone montagneuse, ils y ont le plus souvent trouvé des populations qui les occupaient précédemment et apparte¬naient en général au groupe ethno-linguistique môn-khmer : Kha, Khmou, Wa, Lawa (Loua), Plang ou Bulang. Celles-ci ont alors été soit refoulées dans les collines et montagnes avoisinantes, soit assimilées en plaine. Lorsqu’elles ont conservé leur identité ethnique, ces populations ont vécu pendant des siècles en étroite liaison avec les Thaï des plaines et vallées. Elles ont été exposées à l’in¬fluence de leur culture et de leur système politique, auquel elles ont été inté¬grées au niveau social le plus bas ; Kha signifiait esclave. L’exemple des Plang en relation avec les Taï Lü des Sipsong Pan Na est particulièrement significa¬tif (A. Spangemâcher, 1997).
Cette société constituée d’abord de patrilignages égalitaires, gouvernée démocratiquement par l’assemblée générale des chefs de lignages présidée par le daman (chef de village), s’est transformée sous l’influence thaï lü en une société à lignages stratifiés. Une organisation politique de type féodal s’est, au cours des derniers siècles, imposée par suite de leur intégration aux structures politiques thaï lü. Les zones montagneuses des Sipsong Pan Na ont été divisées en douze khwen, entités administratives correspondant aux douze panna lü. Chacune d’entre elles était dirigée par un ho khwen, choisi parmi les daman et chargé de payer le tribut au tsao phien din, le souverain Taï. La société villa¬geoise s’était alors stratifiée en quatre classes. L’ancienneté d’installation dans le village déterminait en fait la superficie des terres dont on pouvait disposer.
Ce système politique des Plang est passé, selon la terminologie utilisée par E. Leach (1954), d’un type gumlao démocratique à égalité de statut entre lignages, clans et individus, à un type gumsa à statuts différenciés et hiérarchi¬sés. « Les seigneurs lü, en apportant leur soutien actif à la formation d’une élite héréditaire, ont favorisé dans la société segmentaire des Plang l’apparition de statuts différentiels entre lignages sur le modèle hiérarchique thaï. La distinc¬tion des statuts lignagers a apporté la possibilité aux nouveaux chefs inféodés par les Lü d’accaparer le monopole de l’autorité à l’intérieur de la communauté villageoise» (A. Spangemâcher, 1997,125). La pénétration de la culture lü chez les Plang a abouti à leur conversion au bouddhisme, entre le XVe et le XVIIIe siècle, ainsi qu’à leur emprunt de l’écriture Taï lü. Cela et le fait d’avoir occupé cette région les premiers leur valut un statut spécial supérieur à celui des tibéto-birmans (Hani, Jinuo, Lahu) animistes, arrivés plus récemment et devant leur verser un tribut annuel. Chaque village plang avait un temple et au moins un bonze comme un village lü.
On observe ce même type de symbiose entre austro-asiatiques des collines et montagnes (Wa, Lawa, Palaung Wa, Kha, Khmou) et Thaï des basses terres, qu’ils soient Khon Muang, Shan ou Lao en Thaïlande, Birmanie ou Laos. La riziculture irriguée et le bouddhisme progressent dans les fonds de vallées avec l’accroissement des densités de population. C. Satyawadhna (1990) a mené une étude comparative entre trois régions peuplées par des Wa (Yunnan), Lawa (ou Loua) de Chiang Mai-Mae Hong Son et de Nan en Thaïlande, à la frontière du Laos. Ce sont probablement d’anciens habitants des plaines refoulés vers les col¬lines par les Thaï, Lao, Birmans, Vietnamiens et Chinois arrivés après eux, mais politiquement dominants. Ils se sont trouvés dans les trois cas en position péri¬phérique, astreints au paiement d’un tribut et à la participation à des corvées. Dans la région Wa, qui est située à la fois dans l’État shan de Birmanie et au Yunnan, la densité de la population s’est beaucoup accrue au cours des dernières décennies. Il en est résulté une dégradation de l’environnement et une concen¬tration en gros villages apparemment autonomes, mais en fait intégrés dans des chefferies comme celle de Lanshang au Yunnan (C. Satyawadhna, 1990). Ils sont caractérisés par une structure hiérarchique de leurs clans.
Il leur était en effet impossible de coloniser d’autres terres en dehors de leurs montagnes, parce qu’ils étaient entourés de toutes parts par des vallées et bassins occupés par des Shan ou des Chinois en position de force. La culture de l’opium et la participation à l’armée du parti communiste birman jusque dans les années 1980 ont été une alternative pour ces Wa, chasseurs de têtes. Ceux de Thaïlande et du Laos ont participé aux XIXe et XXe siècles à une série de mouvements millé¬naristes, parfois avec les Hmong et les Yao. Les Loua ou T’in de Nan ont même rejoint en 1968 les troupes du parti communiste taï (PCT) après l’échec de la révolte de Phi Bun Lua. Aujourd’hui, les Etats centraux ont rétabli l’ordre en orga¬nisant des campagnes de répression, sauf en Birmanie où la dissolution du PC birman n’a pas fait disparaître l’armée Wa, qui encadre désormais la production et le trafic de l’opium pour son propre compte en relation avec l’armée birmane.

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