Le «socle» ethno-géographique 6

Systèmes politiques thaïs du Yunnan et du Nord du Viêt Nam
Les systèmes politiques thaïs ont été analysés par G. Condominas (1976), après H. Maspero (1967), à partir de l’exemple des Taï Blancs, Noirs et Rouges des Sipsong Chaû Tai du nord du Viêt Nam, et par J. Lemoine (1997), qui a comparé ces derniers au royaume des Lü des Sipsong Pan Na (Xishuangbanna) du Yunnan. Ces deux exemples sont particulièrement intéressants, parce qu’ils ont fonctionné de façon quasiment indépendante jusqu’au milieu du XXe siècle. Mais le même type de structures politiques a existé aussi, au début du XXe siècle, dans les Etats shan de Birmanie, dans le Nord de la Thaïlande (Lan Na Tai), au Laos (Lan Chang), en Assam (Taï Ahom).
L’Etat Taï Lü ou Sipsong Pan Na comptait, à la veille de son abolition (1954), 34 moeng regroupés en 12 panna ou principautés. Il avait à sa tête un roi tsao pien din, résidant avec sa cour à Tseng Houng (Jin Hong). Ce souverain, lors de la pacification du Yunnan par les Ming, avait reçu le titre de Cheli Xuanwei Shi-si (Haut Commissaire à la pacification du Cheli), confir¬mant la suzeraineté de la Cour impériale chinoise et son statut de tusi. Chaque tsao moeng, parent en ligne masculine ou par alliance du roi administrait son fief, y rendait la justice, recueillait taxes et corvées. Il devait renouveler périodi¬quement son allégeance au roi en lui fournissant tribut et soldats. Cette société était fondée sur la coexistence de deux classes. L’aristocratie au pouvoir possé¬dait des terres en propre et disposait d’autres terres servant à rétribuer grade et fonction. La paysannerie servile, qui était aussi le peuple en armes, cultivait les rizières de village (na hari) et de lignage {na ha kon), sous la responsabilité col¬lective de la communauté villageoise, qui en assurait la redistribution périodi¬que. Un nombre beaucoup plus faible de populations déracinées étaient au service direct de l’aristocratie, pour l’exploitation de ses terres ou comme domestiques (hong haï ou kha tsao) avec un statut proche de l’esclavage (J. Lemoine, 1997,176-183). Des agents de la cour (po lam) renforçaient son pou¬voir à divers niveaux (moeng, h an) ou dans divers domaines, comme le contrôle des différents types de rizières ou des populations montagnardes tributaires.
A la même latitude, à l’est du royaume Taï Lü, aux confins du Yunnan, du Viêt Nam et du Laos, les Taï Noirs, Blancs et Rouges ont vécu dans des struc¬tures semblables de muong regroupées dans la première moitié du XIIe siècle par un conquérant, Lang Chuong, qui s’était établi dans le bassin le plus important, celui de Dien Bien Phu. Cependant cette monarchie patrimoniale, qui devien¬dra plus tard les Sipsong Chaû Taï, s’est disloquée au XVe siècle. Désormais, jusqu’en 1954, elle se transformera en un ensemble de seigneuries autonomes ou indépendantes (muong) sur lesquelles les plus importantes se disputeront l’hégémonie (muong luong) dans une situation de pouvoir instable. Elles ont entretenu des liens tributaires, variables selon les époques, avec les royaumes voisins : la Chine par l’intermédiaire des gouverneurs du Yunnan, la cour d’Annam, le royaume laotien de Louang Prabang. À partir du XVIIe siècle le terme vietnamien de chaû, équivalent du chinois zhou (préfecture), a été appli¬qué à seize d’entre eux, devenus douze sous l’administration coloniale française en 1896 : les Sipsong Chaû Taï. Chaque chaû muong comprenait un muong cen¬tral et au moins quatre muong subordonnés (muong fia) considérés comme extérieurs.
Le Sud de la Chine et le Nord de la Péninsule indochinoise ont ainsi été conquis par une aristocratie de chefs de guerre thaï (tao, chao) à la tête de petits groupes de guerriers-paysans, hommes libres, roturiers (pay,phrai), cultivateurs de rizières irriguées. « Cette vaste expansion thaïe a été réalisée, dans ses pre¬mières phases, par des chefs apparentés entre eux se lançant à la tête de petites troupes à la conquête de vallées ou de terres basses aménageables en rizières» (G. Condominas, 1980, 268). Ayant constamment fait preuve d’une grande cohésion, ils ont imposé leur autorité à toutes sortes de populations antérieure¬ment présentes. Ce furent, en particulier à l’est et au sud-ouest, des populations austro-asiatiques plus nombreuses qui occupaient déjà les basses terres et y avaient constitué des Etats (Khmou de Muong Swa ou Loua de Chiang Mai par exemple). À l’ouest et au nord-ouest, ce furent des populations de langues tibéto-birmanes. Des alliances matrimoniales avec les filles des souverains locaux ont consolidé leur pouvoir.
Une grande partie de ces populations dominées ont été réduites à un état de servage ou de semi-esclavage (puapaî), caractérisé par l’ethnonyme Kha ou Sa, qui veut dire esclave. Elles n’avaient pas accès pour elles-mêmes aux riziè¬res (na), qu’elles pouvaient cultiver pour le compte d’aristocrates (tao) ou de notables thaïs (mo), mais pouvaient pratiquer l’essartage sur les versants des collines ou montagnes. Ces populations avaient donc un statut social et éco¬nomique inférieur aux «hommes libres» thaïs (pay). Ceux-ci cultivaient leur part de rizières en propriété collective, en contrepartie de corvées et redevan¬ces pour les aristocrates ou a fortiori pour les notables (mo), intermédiaires entre aristocrates et «hommes libres» (G. Condominas, 1980, 293-295). La seule façon pour ces populations asservies de pouvoir participer aux décisions collectives concernant la riziculture a été de se «thaïser», en apprenant la langue des conquérants et en adoptant leur religion bouddhiste ou animiste, ainsi que leur système de valeurs. L’idéologie ethnique thaï a acquis, au cours de cette expansion, une très grande force d’attraction au sein de ces seigneuries ou principautés et encore davantage au sein des royaumes constitués plus au sud aux dépens des Mon ou des Khmer (Lan Na Taï, Lan Xang, royaume de Sukhothaï puis d’Ayutthaya).
Une certaine instabilité caractérisait ces systèmes politiques du type mandata qui reposaient, comme on l’a vu plus haut (chapitre 2), non pas sur le contrôle d’un territoire bien délimité et de sa population, mais sur la capacité de son souverain à mobiliser une force armée suffisante pour établir sa domi¬nation sur ses voisins, en comptant sur la fidélité de son « entourage ».

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