Le «socle» ethno-géographique 5

Sociétés sans État à territoires claniques des hauteurs à la marge
Les Yi Noirs et Blancs, parfois appelés aussi Lolo, sont une des minorités montagnardes chinoises les plus nombreuses (plus de six millions) après les Zhouang, qui appartiennent au groupe ethno-linguistique austro-taï. La plupart vivent dans la zone montagneuse du sud-ouest de la Chine, à cheval entre le Sichuan et le Yunnan. Ce groupe ethno-linguistique Yi est divisé en deux castes endogamiques, les Yi Noirs aristocratiques (nosu) et les Yi Blancs serfs et escla¬ves (yiho). La deuxième caste représente plus de 90% de la population yi. Elle est issue de groupes de diverses origines enlevés et réduits en esclavage. Les Yi Noirs, répartis en clans patrilinéaires, exogamiques et segmentaires, jouaient seuls un rôle dans la structure politique. Chaque clan possédait un territoire clairement délimité, non franchissable sans acquitter des droits ou demander une autorisation.
Cette société tribale à lignages segmentaires, dont chacun avait ses popula¬tions dépendantes et assujetties, se référait à une idéologie égalitaire entre clans (Lemoine et Lu Hui, 1997). Cependant, la Cour impériale han recon¬naissait comme chefs territoriaux (tusi) un groupe étroit (1 % de la population) de seigneurs (nzymo) se réclamant d’une descendance directe des deux frères ancêtres, fondateurs des clans yi noirs. Cette structure hiérarchique de chefferies territoriales s’est probablement mise en place à l’époque de la domi¬nation mongole. On se trouve donc en présence de territoires claniques en situation très marginale par rapport à la société des basses terres, qu’elle soit à majorité han ou thaïe.
Un autre groupe de montagnards essarteurs forme une société égalitaire à lignages segmentaires, les Drung appartenant à la famille tibéto-birmane. Il vit dans la vallée du Dulongjiang (haut Irrawaddy oriental) et du Nujiang (Salouen), aux confins du Yunnan, de la Birmanie et du Tibet. On le retrouve plus au sud sous la forme de petits groupes dispersés de Nung en Birmanie. Leurs villages actuels sont des regroupements de segments de lignages exoga- mes autour d’un lignage fondateur du village. Ils étaient auparavant dispersés en hameaux de longues maisons de type communautaire, correspondant cha¬cune à un lignage localisé. Un chef de village (kasang), bon orateur, chef d’une famille aisée, a un rôle de modérateur arbitrant les conflits ; il préside les rituels dispensateurs de richesses, tels que la chasse collective ou le nouvel an des Drung, au cours duquel un bœuf est sacrifié. Ce chef n’était généralement pas héréditaire et les lignages restaient égaux entre eux.
Mais les Drung se sont longtemps trouvés intégrés dans les sphères d’in¬fluence des autorités voisines, que ce soient les chefs tibétains ou lisou, les tusi Naxi de la vallée du Mékong, enfin les autorités chinoises (gouverneur du Yunnan). Cette société égalitaire, de même que d’autres groupes tribaux, s’est alors située dans une hiérarchie de chefferies tributaires avec les popu¬lations voisines dans laquelle elle occupait le plus bas échelon (S. Gros, 1997, 95-113). Des chefs de domaines, couvrant un ensemble de villages, d’un rang supérieur à celui de chef de village, percevaient le tribut annuel. Ils pouvaient être amenés à jouer un rôle en cas de conflit armé entre popu¬lations voisines.
Ces diverses populations tribales montagnardes conservant encore en grande partie leur structure politique égalitaire d’origine se situent dans la périphérie la plus externe des Etats impériaux, royaux ou seigneuries à structure féodale des basses terres. Elles ne leur ont été longtemps rattachées que de façon assez ténue. Dans cette même zone montagneuse, à l’opposé des espaces fluides et émiettés des hauteurs, espaces de liberté en marge, on trouve, dans les basses terres des bassins et vallées, des sociétés très hiérarchisées et centralisées à un niveau local ou régional, basées sur la riziculture irriguée.
L’espace des sociétés à État des basses terres : les seigneuries thaïes
Ces sociétés sont le résultat de la migration et de la conquête des Taï entre le VIIe et le XVe siècle. Les populations austro-asiatiques ou tibéto-birmanes ont été refoulées dans les étages intermédiaires. Il s’agit bien, semble-t-il, d’une conquête militaire, conséquence de la poussée han puis mongole. La Chine a ainsi institué un ordre nouveau inspiré des Zhou occidentaux (lXe-VII siècle av. J.-C.) et des Mongols. Les Taï Lü ont été influencés par l’organisation militaire des armées mongoles peu après la conquête de Tali (1253 et 1271).
Cet ordre est caractérisé par la mise en place d’Etats segmentaires dont l’unité de base est la seigneurie ou principauté. Celle-ci est désignée dans les différentes langues thaï par un même mot : muang, mông, ming, maeng, moeng… Elle est fondée par un seigneur conquérant (tao, chao, chau…) qui, à partir de son centre urbain entouré de murs (vieng ou chieng), attire et organise une paysannerie armée distribuée en villages {ban), pour la mise en valeur de terres basses quelle aménage en rizières irriguées. Au-delà de cette paysannerie sou¬mise à une sorte de servage, ce seigneur domine d’autres groupes ethniques austro-asiatiques ou tibéto-birmans tributaires, dans les collines et montagnes avoisinantes. Chaque bassin et les vallées affluentes situées au sein des reliefs environnants forment un muang. Plusieurs de ces muang se trouvent ainsi juxtaposés. L’un d’entre eux (muang luang), dont le chao est capable de mobili¬ser un plus grand nombre d’hommes, parce qu’il est au cœur d’un bassin ou d’une vallée plus grande, est en mesure d’exercer une hégémonie sur un nombre plus ou moins important d’autres chao et muang voisins.
Le génie du lieu ou phi muang, qui a pour fonction d’harmoniser les rapports de l’homme avec la nature sur l’espace occupé par la population thaïe locale, fait l’objet d’un culte public et immuable (B. Formoso, 1996, 61-68). Chacun des esprits fait partie d’une hiérarchie correspondant aux différents niveaux du pouvoir politique et du territoire contrôlé \ phi sua (esprit du lignage), phi hian (esprit de la maisonnée), phi ban (du village), phi na (de la rizière). Une telle formation pré-bouddhique, caractéristique de ce que Paul Mus appelle «le socle», a été décrite par H. Maspero (1967, 173-177) chez les Taï blancs et noirs du Nord du Viêt Nam.

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