Le «socle» ethno-géographique 4

Les sociétés égalitaires des hauteurs en marge
Sur les hauteurs, très souvent au-dessus de 1000 mètres, la partie de l’espace souvent la plus difficile d’accès a longtemps échappé et, encore aujourd’hui, échappe en partie au contrôle étatique. Cet espace est émietté en communautés villageoises autonomes appartenant à différents groupes ethniques de langue tibéto-birmane {Hani/Akha, Kachin-gumlao, Lahou, Lisou…) ou hmong-yao. Par-delà les différences ethnographiques observables d’un groupe à l’autre, il existe nombre de points qui permettent de dessiner un ensemble de caractéris¬tiques communes. Ces communautés villageoises, jouissant d’une grande autonomie, sont constituées par une juxtaposition de lignages appartenant à différents clans, dont la cohésion au niveau villageois est assurée par un conseil des anciens (composé par une partie ou la totalité des chefs de maisonnées). Tous ces lignages, patrilinéaires et exogames, sont en principe égaux entre eux, le seul principe hiérarchique étant l’antériorité des générations et l’âge, qui fonde l’autorité du chef de maisonnée ou de lignage. Il n’y a pas, par contre, de véritable chef de village institutionnalisé, tout juste un meneur des maisonnées décidées à fonder un nouveau village. Dans certains groupes, comme les Lisou ou les Nosou, il peut exister parfois une exception à cet égalitarisme général dans le statut inférieur octroyé à des éléments allogènes, prisonniers de guerre, misé¬reux se réfugiant dans les montagnes, victimes de razzia. Ils constituent une main-d’œuvre pour les travaux agricoles ou domestiques, leur statut s’amélio¬rant progressivement chez leurs descendants.
Sur ces hauteurs, on observe un ensemble de microcosmes villageois autonomes, voire indépendants, juxtaposés sans entretenir de relations écono¬miques significatives entre eux, car ayant des productions trop similaires, non complémentaires. Les villages voisins appartiennent le plus souvent à des groupes ethniques différents. La dispersion est la règle, et les ensembles de villages ethniquement homogènes tels que le pays lisou de part et d’autre de la Salouen à la frontière nord-est de la Birmanie, sont des exceptions. Un même lignage, ou a fortiori un même clan d’une ethnie, est constitué par un rassem¬blement de maisonnées situées dans des villages différents souvent éloignés, voire très éloignés dans l’espace.
La maisonnée formée par une famille étendue est l’unité socio-économique la plus forte. La communauté villageoise n’est qu’un groupement plus ou moins éphémère de maisonnées regroupées en lignages appartenant à différents clans. On a comparé ces villages à des bandes d’oiseaux dont chacune représenterait une maisonnée. Tantôt ils s’agglomèrent, tantôt ils se dispersent en petits grou¬pes ou s’éparpillent pour se rassembler à nouveau, laissant à leur périphérie quelques isolés. Conflits ou vendettas provoquent ces mouvements, à moins que ce ne soit l’épuisement des sols et la recherche de terres moins dégradées par la répétition des cultures et des défrichements.
Les liens avec l’extérieur sont d’abord de nature économique. Ce sont des échanges commerciaux avec les basses terres occupées par des Shan. Des colpor¬teurs de cette ethnie, parfois accompagnés de bœufs de bât, assurent un com¬merce de produits agricoles ou artisanaux à faible rayon d’action. Les caravaniers Hui (Chinois musulmans du Yunnan), à l’aide de mulets ou de robustes petits chevaux, transportent les produits de plus grande valeur. Ceux-ci sont exportés ou importés dans l’ensemble de la zone en relation avec les foyers plus lointains de consommation: opium et produits dérivés, produits industriels, armes…
Cet espace relativement fluide, caractérisé par une grande mobilité des maisonnées, et même des villages, avec une structure politique égalitaire, est particulièrement difficile à intégrer par les États, royaumes, empires, simples principautés ou seigneuries. Il n’existe pas d’élites héréditaires, auxquelles pour¬rait être concédée une partie du pouvoir en échange de leur loyauté. Ce système politique est apte à se reproduire partout où sont fondées de nouvelles commu¬nautés, quelle que soit la forme de l’Etat englobant, dont la capacité à les intégrer politiquement est ainsi très limitée (P. Bouchery, 1997). On est bien en présence d’une marge dans tous les sens de ce terme.

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