Le «socle» ethno-géographique 3

Étagement et stratification ethnique?
Les géographes classiques, tels que J. Sion (1929), Ch. Robequain (1929) ou P. Gourou (1953), ont caractérisé ces «montagnes d’Extrême-Orient» comme étrangères aux plaines, parlant d’un « divorce géographique entre montagnes et plaines », à l’inverse des montagnes alpines où, au contraire, il y avait interpé¬nétration, échanges et complémentarités. Dans les Alpes, les hommes et le bétail circulaient tout au long de l’année entre les étages montagneux, depuis les plaines et fonds de vallées voisines jusqu’aux alpages d’altitude, sans diffé¬renciation de nature ethnique, religieuse ou politique des populations. Les phé¬nomènes de transhumance montrent bien cette solidarité entre les divers étages, dans les montagnes de l’Atlas au Maroc comme dans les Alpes. De même, dans le Caucase où la mosaïque ethnique est complexe, chacune d’entre elles est présente aux diverses altitudes, du moins jusqu’à la limite de l’œcou- mène (3000 m. environ). Les différents groupes ethniques changent d’un bassin-versant à l’autre plutôt que d’un étage à l’autre, comme ce serait le cas dans la Péninsule indochinoise et dans le Sud de la Chine. Il y aurait, dans ce dernier cas, une correspondance étroite entre milieux écologiques étagés, systè¬mes agraires, et groupes ethno-linguistiques, à la façon d’un empilement de strates géologiques. Il y en aurait trois en l’occurrence: basses terres, étage intermédiaire (de 300 à 1000 mètres), hauteurs au-dessus de 1000 mètres.
Le géographe allemand W. Credner (1935), repris ensuite par H. Uhlig (1969, 8-9), a décrit ce qu’il a appellé une «stratification ethnique» en trois étages altitudinaux dans les montagnes du Nord du Siam (actuelle Thaïlande) (Fig. 9). Les populations de riziculteurs, utilisant une charrue du type araire et l’irrigation, vivent dans des plaines et bassins intra-montagnards. Ce sont des Thaï: Khon Muang, Shan ou Lao. Ils vivent dans des sociétés organisées en États. Au-dessus ce sont des populations tribales de la forêt et de la montagne, essarteurs pratiquant une agriculture de défriche-brûlis à la houe et au bâton à fouir, divisés en plusieurs groupes ethno-linguistiques et en villages dispersés. Certains de ces groupes austro-asiatiques tels que les Wa ou Lawa (ou Loua), les T’in, Kha, Khmou… ont été vraisemblablement refoulés des plaines conqui¬ses par les populations actuelles des plaines, venues du nord. D’autres, comme les Karen, arrivés plus récemment, ainsi que des migrants Thaï, Lao, Khon Muang venant des basses terres, se trouvent également dans cet étage intermé¬diaire entre 400 et 800-1000 mètres d’altitude. Au-dessus, dans la strate supé¬rieure entre 1000 et 1600 à 2000 mètres, ce sont des populations montagnardes, encore plus récemment arrivées du nord (fin XIXe-XXe siècles), pratiquant l’agri¬culture itinérante sur brûlis à la houe, notamment la culture du pavot à opium. Elles appartiennent à divers groupes ethno-linguistiques Tibéto-Birmans (.Lahou, Lisou, Lolo) ou Hmong-Yao.
Un tel étagement se retrouve dans les profils de paysages agraires et de types d’utilisation du sol modélisés par H. Ulhig (1969) à propos du Nord de la Thaï¬lande (Fig. 9). On passe des rizières irriguées de fond de vallées ou de bassins aux défriche-brûlis à longue jachère forestière (une dizaine d’années) ou aux vergers de théiers des versants montagneux qui alternent avec une forêt plus ou moins dégradée. Un peu plus haut, jusqu’aux lignes de crête, c’est l’agriculture itinérante mi-commerciale (opium), mi-d’autosubsistance (essarts de riz pluvial ou de maïs), qui entraîne une dégradation du milieu forestier en savane à Imperata. À cette différenciation des paysages correspond une différenciation des groupes ethniques avec les populations, thaï, shan ou lao en bas ou sur les premiers versants, des populations appartenant aux groupes austro-asiatiques (Loua, T’in, Khmou) ou karen un peu plus haut, puis, jusqu’aux lignes de crête, des populations de langues sino-tibétaine ou tibéto-birmane pratiquant une agriculture itinérante {Akha, Lisou, Hmong, Yao). Nous avons observé un tel étagement des paysages et des types d’utilisation du sol, une telle stratification ethnique, dans les années 1960, sur les versants du Doï Inthanon (2600 m) avant l’ouverture d’une route carrossable, conduisant au plus haut sommet de Thaïlande (M. Bruneau, 1977). Et nous avons ailleurs proposé un modèle spa¬tial des relations inter-ethniques en cercles concentriques, schématisant un bassin intra-montagneux du Nord de la Thaïlande, qui représente une telle stratification en trois étages (Bruneau M., 1974, 388-390) (Fig. 10).
Par-delà la multiplicité et la complexité ethnique de cette zone, on peut avec J. Lemoine (1997) distinguer deux grands types de systèmes politiques: ceux sans État et ceux à État, les sociétés tribales, acéphales et segmentaires d’un côté, les seigneuries féodales, royaumes et empires de l’autre. Les royaumes et empires (Chine, Viêt Nam, Laos, Siam, Birmanie, Inde) ont leur centre en dehors de la région et ne la touchent que sur leurs marges. La formation poli¬tique caractéristique de la zone est constituée par les diverses seigneuries, prin¬cipautés ou petits royaumes thaï telles que le Nan Zhao ou le Sipsong Pan Na, qui ont été omniprésents depuis le VIIe siècle ap. J. C. dans les vallées et bassins.
Il s’agit de constructions territoriales déjà assez complexes pouvant associer plusieurs groupes ethniques, à savoir une société étatique dominante dont le cœur se trouve dans un bassin un peu plus étendu et peuplé que les vallées et bassins voisins, et des sociétés tribales ou segmentaires des versants et hautes vallées voisines, appartenant à des groupes ethno-linguistiques différents. Dans ces sociétés tribales ou segmentaires, qui se caractérisent par l’existence de clans et de lignages, on peut distinguer des sociétés égalitaires, avec ou sans statuts différenciés {Miao-Yao, Hani/Akha, Lisou…), et des sociétés stratifiées, avec ou sans castes et/ou classes {Chin, Chinpo, Naga du Nord, Yi des Montagnes Fraîches…).

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