Le «socle» ethno-géographique 2

«Montagnards» et groupes ethniques
Ces populations montagnardes étaient dénommées par les explorateurs, Moï, Kha ou Phnong, ce qui signifie barbare ou sauvage ou bien esclave dans les lan¬gues des nations dominantes des basses terres (en vietnamien, laotien ou khmer). L’usage du terme même de «Montagnard» implique un lien organique entre la nature, la montagne, vue comme un milieu stable, physique, a-historique et une population « sauvage » vivant dans la forêt, domaine des fauves, des fièvres et des esprits malfaisants. Les populations des Hauts plateaux (ou Hautes terres) du Viêt Nam revendiquent une «autochtonie» qui les différencie des populations kinh des basses terres ou des autres Montagnards venus récemment du Nord. Cette autochtonie se définit comme appartenance à un groupe social, qui reven¬dique un lien au sol et une antériorité par rapport aux autres groupes venus d’ail¬leurs à une période plus récente. Ce groupe ne se reconnaît pas d’origine territoriale autre que celle dont il revendique l’autochtonie. Son antériorité sur ce sol ou territoire est naturellement relative, mais elle implique qu’il n’y a pas de prédécesseur reconnu ou même connu. L’autochtone a un attachement culturel à la terre dont il est issu, terre conçue comme un milieu naturel global, un lieu, un terroir, habité par des génies, alors que l’allochtone la conçoit comme un bien foncier échangeable. Le lien au sol de l’autochtone est attesté par un mythe fon¬dateur. Les É,dé et les Jaraï des Hautes terres du Viêt Nam sont dans ce cas.
Le terme de Montagnards qui sert à les désigner dans leur ensemble, au-delà de leur grande diversité, a une origine géopolitique précise qui remonte à la deuxième guerre d’Indochine (1963-1975). Ce terme a été utilisé pour désigner les habitants des Hautes terres communes au Sud Viêt Nam, à l’Est du Cambodge et au Sud-Est du Laos, que les armées américaine et sud-viêtna- mienne cherchaient à enrôler, pour combattre les Nord-Viêtnamiens communistes et leurs alliés du Sud. Il avait été emprunté à l’ethnographie colo¬niale de l’Indochine française par les services secrets américains et sud-viêtna- miens, lorsqu’ils rassemblaient des informations sur ces populations. Ce terme de Montagnards est donc un construit, qui se réfère à une grande variété de peu¬ples vivant sur les Hautes terres de l’Asie du Sud-Est continentale. Ils sont caractérisés par leur statut de minorités, membres de différents groupes ethno¬linguistiques, en contact constant avec des peuples ethniquement différents d’eux-mêmes et loin de la région centrale du pays auquel ils appartiennent. La plupart parlent au moins trois langues, la leur, celle de leurs voisins les plus pro¬ches et la langue nationale de l’État dans lequel ils vivent. Ces identités ethni¬ques ne sont pas immuables, ni liées à l’occupation d’un territoire, mais plutôt à une activité économique et à la participation à un système social et politique. Le passage d’une identité à une autre peut se faire aussi bien dans les basses que dans les hautes terres en fonction de l’environnement et des intérêts de chacun.
Le groupe ethnique, la minorité, ne sont pas un donné, une essence, mais plutôt un construit social. Il se définit très souvent dans un rapport d’altérité. Plusieurs critères servent à définir et à classer ces groupes ethniques, en fonction de tel ou tel trait de leur culture ou de leur civilisation : la langue, le système de parenté, les caractéristiques physiques, la localisation, l’habitat, l’habillement… Le principal critère retenu est généralement linguistique. C’est ainsi qu’au Viêt Nam les ethnologues distinguent 54 groupes différents, 47 au Laos, répartis en huit familles linguistiques. Cette classification, bien qu’arbitraire, présente un intérêt pratique certain, permettant de se repérer dans une réalité extrêmement complexe. Cependant il faut manier ces catégories avec beaucoup de précautions en prenant conscience de leur genèse à l’époque coloniale. Ces identités pré¬coloniales « traditionnelles » sont le produit d’une construction artificielle effec¬tuée par des ethnographes coloniaux, puis socialistes d’inspiration soviétique. Parallèlement à cette caractérisation ethnique est intervenue une hiérarchisation du plus «primitif», ou du plus «arriéré» au plus «civilisé» ou plus «évolué».
Le pouvoir colonial, puis le pouvoir communiste, ont intégré des critères ethniques dans les maillages administratifs, créant des entités territoriales cor¬respondant à des identités ethniques. Les Kinh pratiquant la riziculture irriguée et le commerce étaient considérés comme supérieurs par les autorités colonia¬les. Ils étaient sollicités pour mettre en valeur les terres, encore sous-occupées des Hauts plateaux, selon leurs modes d’exploitation. Après l’indépendance, les «Montagnards» sont devenus des ethnies minoritaires, ou minorités, par rapport à la majorité Kinh des basses terres.

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