Le «socle» ethno-géographique 11

La stratification ethnique est-elle en voie de disparition et les minorités montagnardes en voie de marginalisation?
Les travaux des anthropologues, à la suite d’E. Leach (1954), ont montré comment, dans le temps long, les sociétés hiérarchisées des riziculteurs des basses terres, au sein même de cet ensemble montagneux, n’ont cessé d’influencer celles des montagnards de l’étage intermédiaire par le biais des systèmes politiques gumsa. Seuls les groupes de l’étage supérieur, ceux des hauteurs, plus mobiles, moins enracinés, ont réussi à conserver des systèmes gumlao, égalitaires ou «démocratiques». Les travaux de terrain dans des groupes ethniques monta¬gnards ou de vallées et bassins, ont montré qu’il existait bien, dans le temps long, une stratification ethnique dont le principal indicateur était l’organisation socio- politique, la nature du système politique, plus ou moins « démocratique » sur les hauteurs ou bien « féodal » dans les basses terres et à l’étage intermédiaire.
Ainsi, la vision un peu trop statique d’une stratification ethnique, telle que celle proposée en 1935 par W. Credner, a dû être sérieusement nuancée, même si l’étagement ethno-écologique reste structuralement valable dans les parties les moins modernisées ou développées de l’ensemble de ce vaste massif monta¬gneux de l’Asie du Sud-Est continentale. Par contre, il n’y a pas et même il n’y a jamais eu de « divorce géographique » entre hautes et basses terres, mais des interactions croissantes entre les populations des différents étages, pouvant aller jusqu’à une quasi-disparition de l’étagement ethnique dans les régions les plus pénétrées par le réseau des voies de communication et par l’encadrement mili¬taire, politique et socio-économique des États-nations les plus forts et les plus modernisés, c’est-à-dire la Thaïlande, le Viêt Nam et la Chine (sur une partie de son territoire du moins).
Les politiques de développement et d’intégration nationale des minorités ethniques «autochtones», suivies par les Etats-nations, bouleversent les paysages et les équilibres socio-spatiaux de ces régions montagneuses. Les populations majoritaires des basses terres perçoivent les minorités montagnar¬des comme « primitives » ou attardées, ayant besoin d’être « civilisées » en aban¬donnant une grande partie de leurs coutumes et traditions, à commencer par la défriche-brûlis et l’agriculture itinérante (C. R. Duncan, 2004). Elles sont per¬çues comme menaçant l’alimentation en eau des basses terres rizicoles à cause des déboisements sur les bassins-versants, et comme n’assurant pas une utilisa¬tion optimale des ressources de leur environnement. Elles sont donc l’objet de politiques de réinstallation en plaine ou dans les vallées, pour permettre une exploitation plus rationnelle et profitable de leurs terres : exploitation du bois, exploitations minières, plantation de cultures arbustives permanentes ou mise en réserve forestière pour la protection de l’environnement. Les politiques d’aménagement et de développement de ces milieux montagneux sont conçues uniquement en fonction des besoins des basses terres et des groupes de pression politico-économiques proches du pouvoir en place dans les capitales. Les droits fonciers et culturels des minorités montagnardes «autochtones» ne sont jamais, ou très rarement, respectés, la citoyenneté ne leur étant pas toujours accordée. La marginalisation de ces populations entraîne dans certains cas des réactions violentes (Hautes Terres centrales du Viêt Nam, Philippines, Thaïlande, Birmanie, Dayaks de Kalimantan et Papous d’Irian Jaya en Indonésie), et une affirmation identitaire à travers des mouvements de plus en plus politisés s’op¬posant aux pouvoirs des différents Etats-nations (C. R. Duncan, 2004, 9-18). La montagne fournit de plus en plus de ressources naturelles (bois, minerais, pierres précieuses…) et humaines (main-d’œuvre bon marché) aux habitants des plaines, sans disposer du même niveau d’infrastructures et de services. Elle devient de plus en plus une périphérie exploitée et sous-développée, sous la dépendance des pôles urbains de la plaine.
Ce vaste espace montagneux de l’éventail nord-indochinois a été depuis long¬temps la périphérie externe, la zone frontière des empires et royaumes, aujourd’hui États-nations, qui l’encadraient au nord, au sud, à l’est et à l’ouest. Il a aussi été, jusqu’au début du XXe siècle, le siège d’Etats-mandata thaï, centrés sur les bassins et vallées les plus étendus en son sein. Us ont largement contribué à lui donner une certaine cohérence et permettent de mieux comprendre l’importance numérique et politique des Thaï. Cette autonomie, qui a été très grande, est depuis une cinquantaine d’année en voie de disparition, puisque les États- nations, qui se le partagent, ne cessent de renforcer leur emprise en se moderni¬sant et en se développant. Toutefois, un État-nation a réussi à se constituer en son sein, le Laos, grâce à des circonstances historiques particulières.

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