Le «socle» ethno-géographique 10

Le polycentrisme laotien : de l’enclave au carrefour
Dans le cas laotien, un polycentrisme rappelant les confédérations de principautés thaïes a persisté jusqu’à nos jours. Contrairement aux autres grands Etats voisins, axés sur un ou deux grands fleuves, leur bassin versant et leur delta (Birmanie Thaïlande, Viêt Nam), le Laos, en l’occurrence le Lane Xang, n’a pas pu établir son hégémonie sur le bassin inférieur du Mékong. Le royaume d’Ayutthaya, précurseur du Siam, imposa sa suzeraineté sur Angkor en 1431. Plus tard en 1828, le royaume de Bangkok prit Vientiane, déporta sa population vers la plaine centrale siamoise et annexa définitivement la rive droite du Mékong (Pak Isan) où se trouvait la majorité de la population lao. Les Lao n’ont donc pas pu, comme les Thaï, les Birmans ou les Vietnamiens, édi¬fier un grand État-nation, s’appuyant sur un axe fluvial majeur à l’échelle de la Péninsule indochinoise. Le Lane Xang aurait pu subir le même sort que le Lan Na, les Etats shan, les Sipsong Cau Thai ou les Sipsong Pan Na annexés res¬pectivement par la Thaïlande, la Birmanie, le Viêt Nam, le Yunnan chinois. L’intervention coloniale française (1886), faisant du Laos un protectorat ratta¬ché à l’Indochine française, empêcha son absorption par la Thaïlande et permit son indépendance, proclamée en 1949.
Ce pays a été longtemps divisé en trois petits royaumes : Louang Prabang au nord, Vientiane au centre et Muong Krabong puis Champassak au sud. Il a ensuite, au moment de sa décolonisation, été partagé longitudinalement en deux (1954-1975): la «partie de Vientiane» du gouvernement royal pro¬américain le long de la vallée du Mékong et la «partie de Sam Neua», Pathet Lao pro-vietnamienne, dans la zone montagneuse de l’est, proche de la frontière vietnamienne. Les efforts de centralisation et de restructuration du système administratif territorial, tentés par le gouvernement communiste pro¬vietnamien après la réunification de 1975, ont échoué. Si bien qu’en 1980 ce même gouvernement a entrepris une réforme administrative et une décollecti¬visation, qui ont redonné aux anciennes provinces, aux districts et aux communautés villageoises leur place héritée des systèmes politiques thaïs pré¬coloniaux. Une large autonomie a été accordée aux provinces dans des domai¬nes essentiels: recrutement du personnel administratif, budget et projets de développement, taxation aux frontières intra-provinciales, accords avec les pro¬vinces voisines du Viêt Nam et de la Thaïlande (Taillard C., 1989). Après avoir surmonté le partage longitudinal de son territoire pendant la guerre froide, le Laos d’après 1975 est en passe de transformer peu à peu sa situation enclavée d’Etat tampon en celle d’un carrefour, reliant des États partenaires au sein de l’ASEAN et conjuguant flux méridiens et transversaux au cœur de la Péninsule indochinoise (projet «Région du Grand Mékong» de la Banque Asiatique de Développement, voir chapitre 10).
L’intégration des minorités montagnardes de l’auréole externe a été tentée notamment par la dénomination unifiée de Lao des vallées, des versants et des hauteurs (Lao Lum, Theung, Sung) se substituant à celle des différents groupes ethniques, et par une politique de déplacement de certains groupes vers les basses terres. Elle s’est heurtée à de grandes difficultés dans le cas des Hmong qui représentent 7 % de la population nationale et diffèrent des Lao dans leur organisation sociale, religieuse et culturelle. Les deux guerres d’Indochine ont favorisé la volonté d’autonomie, voire d’indépendance d’une partie d’entre eux, de même que plus récemment l’échec relatif des politiques de réinstallation et de sédentarisation dans les basses terres, aussi bien sur le plateau de Xieng Khouang que dans la province de Vientiane (Ovesen J., 2004, 225-236). Une petite partie de ces Hmong mène, encore aujourd’hui, des actions de guérilla au nord-est de la province de Vientiane.
Le Laos a aujourd’hui conservé une structure tripartite, avec un centre, Vientiane (250 000 habitants), proportionnellement beaucoup moins fort que celui des pays voisins. Il dispose, en effet, de trois pôles urbains pouvant faire contrepoids à la capitale : Louang Prabang, Savannaket, Paksé. Il est encore très dépendant des pôles externes (Danang et Bangkok) par lesquels transitent obli¬gatoirement toutes ses exportations et importations. Les auréoles externes au nord et au sud sont largement autonomes et tournées vers le Viêt Nam ou la Thaïlande. On a bien un modèle à trois auréoles centré sur la capitale, Vien¬tiane, et sa province, mais multipolaire et donnant plus d’autonomie à ses péri¬phéries, sans dichotomie. Le Laos est aujourd’hui le seul héritier des systèmes politiques thaïs centrés sur les plaines alluviales et deltas densément peuplés (Thaïlande, Birmanie, Cambodge, Viêt Nam), qui sont ailleurs en voie de disparition sous l’emprise de la centralisation d’Etats-nations.

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