Le modèle spatial vietnamien

Pendant la plus grande partie de son histoire, du Xe au XXe siècle, l’État viet¬namien a tendu tous ses efforts vers l’extension de ses espaces centraux, rizico- les et peuplés presque exclusivement par des Kinh, du delta du Fleuve Rouge au Nord, berceau de la nation vietnamienne, jusqu’au delta du Mékong au Sud. Les petits deltas et plaines littorales d’étendue restreinte, situés entre les deux grand deltas, ont été successivement conquis et occupés aux dépens des Cham, refoulés vers les hautes terres ou assimilés.
Le milieu montagneux est très longtemps resté étranger aux Kinh qui ont évité de s’y installer, y compris à l’époque coloniale. Pierre Gourou (1953, 30- 31) a attribué à la malaria, endémique le long des cours d’eau descendant des montagnes, la très grande réticence des Vietnamiens à s’installer dans la zone montagneuse et leur très faible présence sur ces hautes terres avant la Seconde Guerre mondiale. Les populations montagnardes ont été longtemps partielle¬ment immunisées, alors que les habitants des plaines beaucoup moins exposés ne l’étaient pas. Le paludisme a donc été, jusqu’aux campagnes d’éradication systématique datant des années 1950 et 60 (voire 1970 pour les régions les plus reculées), un obstacle sérieux à la pénétration des milieux montagneux par les populations kinh vivant dans les basses terres.
Les deux guerres d’Indochine successives (1947-1975) ont amené les Viêt ou Kinh à fréquenter de plus en plus ce milieu montagneux, à se familiariser avec lui et même à s’y implanter. Il leur est apparu de plus en plus comme ayant une importance stratégique capitale pour l’indépendance et la réunification de leur État-nation. Une fois celle-ci acquise en 1975, l’État communiste vietna¬mien a immédiatement mis en œuvre une politique de peuplement et de colonisation, on peut même dire de vietnamisation, de ces hautes terres. Les premiers essais et expériences ont eu lieu à partir de 1954 dans le Nord, pour être étendus ensuite au Centre-Sud après 1975. La logique territoriale de type chinois précédemment décrite, consistant à installer des colonies agricoles de paysans soldats (dôn diên) au cours de la marche vers le Sud (Nam tien), s’est poursuivie dans ce qu’on a appelé par analogie la marche vers le Nord (Bac tiên) et vers l’Ouest (Tay tiên). Des recherches récentes permettent d’analyser très précisément ce processus d’intégration au territoire national de terres ancien¬nement peuplées par des minorités montagnardes «autochtones» (L. Fages, 2004, et F. Fortunel, 2003). Un nouvel ordre territorial au profit de populations allochtones, récemment installées, a été mis en place par l’État intervenant directement dans un premier temps (1955-1986), puis indirectement en lais¬sant se développer une logique marchande (1986-2001). Comment les minorités «autochtones» se sont-elles retrouvées marginalisées ou exclues sur leurs propres terres déforestées ? Comment ces hautes terres, naguères tenues en marge au point d’être séparées des basses terres kinh par une « muraille de paci¬fication des barbares» (son phong), ont elles été véritablement intégrées au sein d’un territoire national en voie d’homogénéisation ?
L’étirement et la bipolarité du territoire vietnamien
Le Viêt Nam s’est construit, dans la longue durée, d’abord par une lutte d’indépendance du Dai Viêt contre la Chine qui a duré un millénaire, le pre¬mier de notre ère. L’espace concerné était celui des plaines des deltas du Fleuve Rouge, du Tanh Hoa et du littoral correspondant (Nghê An) jusqu’à la porte d’Annam. Il s’est construit ensuite par une guerre de conquête contre le royaume hindouisé du Champa le long du littoral vers le Sud. Cette marche vers le Sud (Nam tiên) a duré six siècles jusqu’à la disparition de cet État. Un siècle supplémentaire a été nécessaire pour conquérir et commencer à coloniser le delta du Mékong aux dépens du royaume khmer. Les plaines rizicoles ont d’abord été les seules concernées à l’exclusion des zones montagneuses, diffici¬les d’accès et trop malariennes pour les populations kinh. L’étirement excessif du territoire vietnamisé entraîna très tôt et durablement une bipartition entre deux familles seigneuriales, les Trinh au Nord et les Nguyên au Sud. La ligne de fracture s’est toujours située autour du 17e parallèle, qui a été celle séparant les deux Etats vietnamiens issus de la décolonisation et de la première guerre d’Indochine. Aux périodes d’unification (règne de Gia Long au XIXe siècle, colonisation française, réunification après 1975) on observe une tripartition entre: Nord, Centre et Sud, ou Tonkin, Annam, Cochinchine, ou Bâc Bô, Trung Bô et Nam Bô. La colonisation par les Kinh et l’intégration au territoire natio¬nal des zones montagneuses du Nord-Ouest et du Centre-Ouest s’est faite en dernier, au XXe siècle ; elle est actuellement en voie d’achèvement.
Le Viêt Nam est un État de dimension moyenne qui, pendant plus de deux millénaires, a existé en s’opposant par des guerres de résistance et/ou de libéra¬tion à son voisin du Nord, un Etat de dimension continentale, l’Empire du Milieu. Il s’est également affronté victorieusement sur son territoire à des puis¬sances mondiales, la France puis les États-Unis, dans la seconde moitié du XXe siècle. Il doit son existence même à «la guérilla comme constituant un trait fondamental de la culture vietnamienne, la base même de l’art de la guerre tel que son peuple l’a pratiqué sur la longue durée» (G. Condominas, 2002, 19). L’énorme disproportion des forces a obligé les Vietnamiens à toujours «com¬battre le long avec le court» en prenant soin d’obtenir peu à peu l’adhésion de l’ensemble de la population grâce à une extraordinaire ténacité et à un rapport «d’humanité et de justice» entre les gouvernants et le peuple (G. Condominas, 2002, 32). Cet État n’a pas cessé au cours de son second millénaire d’existence de s’étendre spatialement sur son flanc sud aux dépens d’autres États affaiblis (royaumes cham puis khmer), selon un processus de grignotage territorial, alliant conquête militaire et colonisation agricole. Les espaces montagneux de l’Ouest et du Nord, au contact des pays voisins Laos et Cambodge, ont servi de façon récurrente de bases de repli et d’appui à des offensives visant la société et l’État centré sur les basses terres, en même temps que de terrains de manœuvre et de contournement (pistes Ho Chi Minh). Hétérogènes sur le plan ethnique, relativement peu peuplés, ils surplombent et séparent les plaines rizicoles viet-namiennes. Ils sont susceptibles de gêner l’unification territoriale du Viêt Nam, s’ils s’y intègrent mal. Leurs ressources forestières, minières, leurs plantations de cultures permanentes, et leurs ressources en eaux, sont essentielles à la vie des plaines et deltas kinh situés en aval. L’intégration de ces hautes terres a donc été le défi principal à la construction d’un territoire national vietnamien, à la fin du XXe et au début du XXIe siècle.

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