Le modèle spatial vietnamien 7

L’implantation des allochtones
Plus de 600 000 migrants, venant des provinces du Centre-Nord côtier puis du delta, se sont installés dans tout le Tây Nguyên et, en particulier, dans le Dak Lak de 1976 à 1995 (F. Fortunel, 2003, 271). L’essentiel de ces migrants organi¬sés par l’État pour ouvrir les Nouvelles Zones Économiques étaient kinh. Ils ont été accueillis dans les structures productives d’État, qui ont facilité le regroupe¬ment des familles le long des axes de circulation et dans les centres administratifs et commerciaux. Ils se sont également approprié des espaces beaucoup plus ruraux en vue de la reconstruction d’un nouveau village natal au sens national et individuel. La reconstitution de rizières irriguées a donné aux allochtones les repères sociaux et spatiaux signifiants dans les représentations qu’ils avaient de l’espace. Ils ont exploité les ressources forestières et hydriques, pour humaniser le milieu et ainsi mieux se l’approprier matériellement et symboliquement.
Les migrants kinh se sont créé un ancrage territorial sur les Hauts plateaux, en mobilisant leurs relations sociales. Ils se sont regroupés en associations selon leurs origines provinciales, entretenant un réseau informel de groupes à l’échelle communale et provinciale où prévalent l’inter-connaissance et l’entraide. Des noyaux villageois se sont constitués dans les lieux de départ et d’accueil. Dans les fermes d’Etat et les Nouvelles Zones Économiques, se sont regroupées ainsi des personnes en fonction de leurs origines géographiques (du même village, du même district ou de la même province). Ils ont donc créé de nouvelles formes d’autochtonie, de légitimité « qui ne se réfère pas au sol sur lequel ils sont nou¬vellement implantés mais au sol d’origine» (F. Fortunel, 2003,282). On observe ainsi un relatif cloisonnement des groupes ethno-linguistiques à l’échelle des villages. Le territoire est ethniquement compartimenté, mais dans une perspec¬tive nationale vietnamienne portée par ces paysans-soldats kinh. Ils sont deve¬nus le groupe dominant au Dak Lak entre le début et la fin de la guerre du Viêt Nam, s’implantant dans les structures productives de l’État.
On a donc assisté à une mise en ordre du territoire, selon le modèle étati¬que, grâce à la diffusion de la caféiculture principalement dans les structures d’État. Alors que les groupes autochtones subissaient une «déterritorialisa¬tion», sous l’effet des déplacements de population, des relocalisations et des sédentarisations. En substituant la parcelle de caféier à l’essart {ray), le paysan de la forêt devenait agriculteur-ouvrier, avec une perception de soi dévalorisée et négative. Ceux qui refusaient l’intégration dans des structures d’État se retrouvaient marginalisés dans des zones forestières périphériques délaissées, où les modes d’usage traditionnels de la terre se perpétuaient dans une sorte d’anti-monde. Ce dernier jouait le rôle d’un refuge pour les autochtones refu¬sant le système dominant que l’État vietnamien mettait en place.
Les migrations spontanées et une nouvelle génération d’allochtones (1986-2001)
Le Tây Nguyên, et le Dak Lak en particulier, ont connu un afflux de migrants «spontanés» sans précédent de 1986 à 2001. La population du Dak Lak a quadruplé entre 1975 et 2000 et s’est parallèlement diversifiée sur le plan ethno-linguistique, passant de 7 groupes recensés en 1945 à 42 en 1999. La part des Kinh, qui représentait 44% de la population en 1975, était passée à plus de 70% en 1999, en même temps que la part des autochtones (Édé et Mnông principalement) se réduisait de 50% en 1975 à 16% en 1999. C’est depuis 1975 que les autochtones sont devenus numériquement minoritaires. Certes la population kinh n’a cessé tout au long de cette période de croître de façon importante, mais depuis 1995 différents groupes de montagnards du Nord sont aussi arrivés en masse (F. Fortunel, 2003, 292).
Les migrations spontanées ne sont prises en compte au Viêt Nam que depuis le milieu des années 1990. Ce sont, en très forte majorité, des migrants inter-provinciaux, qui se sont dirigés avant tout vers le Sud-Est du pays, et par¬ticulièrement vers le Tây Nguyên. On a estimé à 700 000 le nombre de migrants organisés et spontanés entrés au Dak Lak de 1976 à 1996, la part des derniers devenant très largement prépondérante à partir de 1990. Les deux raisons prin¬cipales expliquant cet afflux de migrants spontanés sont la croissance excep¬tionnelle des prix du café, depuis le milieu des années 1980, l’assouplissement des modalités administratives des migrations et de la mobilité interne au Viêt Nam. Cette migration spontanée s’est orientée essentiellement vers les districts périphériques, disposant de terres encore peu densément occupées, alors que dans les districts centraux le foncier était hors de portée financière. Ces migrants issus du Nord montagneux pouvaient reproduire leurs pratiques d’agriculture sur brûlis dans les massifs montagneux de la périphérie (F. Fortunel, 2003, 305). De Nouvelles Zones Economiques y ont été aménagées, encourageant la plantation de cultures pérennes (hévéas, caféiers), fixant les cultivateurs itinérants allochtones et les migrants venus des basses terres. Elles ont participé à une dynamique de déforestation12. La conquête des dernières marges forestières du Tây Nguyên se fait ainsi, en favorisant le creuset national par un accroissement des mixités ethniques sur ces terres « productrices », grâce aux plantations de caféiers ou d’hévéa, mais au prix de conflits de plus en plus intenses entre les différentes strates d’occupants de ces terres, naguère essentiel¬lement forestières (F. Fortunel, 2003, 318-322).

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