CIRCULATION ALTERNÉE, CIRCULATION ALTÉRÉE

L’interprète qui avait été adjoint à Alévy était peu capable de saisir et de rendre tout ce qui était relatif à la politique et à la géographie. Et cependant, c’était à lui seul que le chef de l’expédition allait être obligé d’avoir recours.
CIRCULATION ET COMMUNICATION obéissent partiellement au même type de règles : conduire et transmettre du sens, ou le recevoir.
«Articuler»: joindre par un dispositif qui permet le mouvement : articuler une bielle sur un piston. Le langage articulé (dictionnaire Hachette).
Conduire, se déplacer n’est-il pas, d’abord, le fait de communiquer ? Entre véhicules, par un coup bien placé et modulé d’avertisseur sonore, les clignotants, un appel de phares, la voix, la proxémique ; avec son pro¬pre véhicule : il n’est pas rare, surtout dans les côtes, que certains chauffeurs parlent littéralement à leur engin, comme dans les couples, tantôt avec affection, tantôt pour le couvrir d’un flot d’insultes. Le code de la route n’est lui aussi que cela, une suite de messages disposés tout le long, comme les miettes du Petit Pou¬cet indiquant le chemin à suivre : circuler, c’est avaler des kilomètres et du sens.
Au Vietnam, dès l’aube – et ce sont à ces heures-là les seuls sons perceptibles alors que vous êtes encore au lit ou que vous vous apprêtez à prendre votre dou¬che -, les rues et ruelles sont parcourues à pieds ou à bicyclette par des marchands et réparateurs ambulants, qui proposent à la criée tel ou tel service, d’une voix nasillarde presque triste entre chant et parole, aiguë afin de porter mieux, comme celle des chanteurs de l’opéra vietnamien ou pékinois. Si la chose vous inté¬resse, vous gueulez, tout en enfilant à la hâte, et souvent à l’envers, le premier caleçon long venu, dites n’importe quoi afin d’attirer l’attention du compère qui, sans quoi, est déjà une rue plus loin, hors de portée de votre champ sonore : entre sa mélopée et votre beuglement intempestif vient de s’inscrire l’axe de la communica¬tion. Le vendeur rebrousse chemin (il change de sens), vous tend à travers la grille matinale des pains de mie tout frais et bien chauds, tout juste sortis de son sac de jute, et vous vous acquittez de quelque mille Dôngs.
Un dispositif, à sens unique cette fois, consiste en une multitude de haut-parleurs disposés le long des grands axes, à l’intérieur des quartiers, qui arrosent régulièrement, et comme si c’était encore bien néces¬saire (le peuple dispose désormais de postes de radio et de téléviseurs couleurs), les flots de systèmes auditifs et osseux que la circulation déverse. Musique, messa¬ges, propagande crachouillée de sensibilisation des masses : campagnes de vaccination des animaux domestiques, annonce d’une coupure de courant, éducation du quartier à la protection de l’environnement, criti¬que de tels ou tels de ses habitants pour avoir déposé trop tard leurs ordures à la rue (enfreignant ainsi le décret numéro untel du Comité populaire local), annonce de célébrations officielles, incitations à aller voter, consignes en matière de circulation. Sous leur propre poussée, des kilomètres de véhicules tassés s’écoulent irrésistiblement de Hà Dông jusqu’à la rue Nguyên Thai Hoc, tolérant ici et là de légers accro¬chages. Discours officiels, information, propagande (mots pratiquement confondus) n’échappent pas à la règle. Sous l’égide du parti, le pays s’engage dans une voie unique, celle de l’économie de marché à orientation socialiste et du développement, mots répétés de manière presque incantatoire. Ici et là sont bien évoqués quelques phénomènes négatifs (cor¬ruption, prostitution, drogue), qui n’entravent en rien la marche en avant.
Entre les mélopées fines et multiples des marchands ambulants, la beauté des chants Lim et la voix du parti, mon choix est fait: les premières, ainsi que les chants alternés de la région de Bac Ninh, forgés par une suc-cession de siècles, constituent un véritable patrimoine immatériel, qui risque bien de s’envoler définitivement si l’on n’y prend garde, écrasé par la modernité. Un jour l’occasion me fut donnée, devant des preneurs de son de la Voix du Vietnam apparemment preneurs, de lancer un appel désespéré et nasillard, directement emprunté à l’opéra de Huê, afin qu’ils les fixent sur bande magnétique ou CD ROM, ces sons sublimes.
Cette circulation sonore irremplaçable, presque poétique, du marchand de soupe, souvent injustement raillé, du boulanger, du réparateur vélo, du laitier, du coutelier, a chez nous pratiquement disparue. Ils sont mornes et paradoxaux nos musées silencieux de l’auto¬mobile, immobilisée.
Vers 1947, alors que la Résistance vietnamienne menait son action organisée, la propagande était asso¬ciée à une offensive, et donc à un déplacement. On le sait -ce fut le cas en Irak où des millions de tracts furent parachutés -, la communication peut décider de la tournure d’une guerre.
Telle était la façon dont les événements étaient présentés, jusque dans les hameaux les plus reculés, par des «conver¬sations», c’est-à-dire des discours qui étaient faits par des sections roulantes de propagande s’intitulant parfois «sec¬tion d’assaut de l’information. »
Aujourd’hui, superposée à l’assaut de la propa¬gande, s’affirme de plus en plus la publicité commer¬ciale par des haut-parleurs privés disposés dans la rue devant les boutiques (on se débrouille) ou sur les écrans géants des villes. Si les messages s’embrouillent entre la voix du parti et celle des affaires, pas de brouille pour autant : il ne s’agit là que de deux formes de sensibilisa¬tion. Il suffit en somme, dans la mesure où la chose est techniquement possible, de choisir son programme.
Le chauffeur particulier, lui, engage un cossu CD dans l’habitacle de sa berline, vitres semi-teintées bien montées, et à l’abri de sa climatisation. Il assure pour son patron étranger, ambassadeur, délégué, représen-tant, cette double fonction : la Très Haute Personnalité est déplacée dans sa limousine, là et au moment où on l’attendait, et un compte rendu de ses faits et gestes est amené, de manière à nos yeux très déplacée, au bureau de renseignements de la police ou de la sûreté compé¬tent, là et au moment où on l’attendait (au tournant). Un chauffeur est ainsi parfois, affirment des voix du Vietnam, directement employé de police, et perçoit de ce fait un double salaire (trouble salaire), bien mérité. Avec ou sans chauffeur, le flic de quartier qui veille à notre sécurité sait comment vous vivez et animez vos réunions de travail.

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