CIRCULATION ALTERNÉE, CIRCULATION ALTÉRÉE 3

Comme n’importe quel véhicule, l’interprète a lui aussi ses ratés. Dans sa langue, le concept n’existe pas, telle autre nuance est tout simplement intraduisible. Il simplifie alors, à moins qu’il ne complique ou n’adapte. Parfois, jugeant un point peu important, il l’escamote en bon prestidigitateur. La conversation, elle, maintient sa poussée, elle ne s’arrête ni ne peut être reprise, et petit à petit, insensiblement, les deux candides interlocuteurs principaux quittent leur trajec¬toire commune initiale, ambiguïté, contradiction, malentendu, dans un impossible grand écart qui tire de plus en plus le long des artères. Une critique est prise pour un éloge. Un éloge est pris pour une critique (tel ce projet réussi malgré des moyens modestes, qui devient médiocre et ridicule).
Répondant à mes questions sur l’état de ses travaux, le pasteur dit qu’ils avançaient malgré des difficultés incroya¬bles. La langue était à elle seule un problème. Comme dans un grand nombre d’idiomes en Extrême-Orient, l’inexis¬tence de notions abstraites engendrait les difficultés les plus effrayantes lorsqu’il fallait traduire les Écritures saintes. Ne donnant qu’un exemple, il cita le texte: «Dieu est Amour. » En rhadès, il n’existe pas de mot pour « Dieu ». En fait, ces gens ne comprenaient rien sans de longues explications. Et puis, il n’y avait pas non plus de mot pour «amour». Finalement, le texte traduit devenait: «Le Grand Esprit n’est pas fâché. » On supposait ainsi que le message passait, mais pas comme on l’aurait souhaité. »
Lors de colloques internationaux, devant, un conférencier parle dans une langue pour vous inintel¬ligible; à ses côtés, l’interprète, lui aussi armé d’un micro, tente de couvrir la voix du premier dans un cres¬cendo sans fin.
Il arrive que, victime d’un problème technique (boîte de vitesse grillée, rupture de l’arbre de trans¬mission, sortie de route), l’interprète en cabine s’arrête. Son travail, il est vrai, nécessite une concen¬tration maximale, aussi importante que celle d’un pilote de formule I : il doit en effet parler, s’il s’agit de traduction simultanée, au même rythme que l’ora¬teur, tout en ignorant ce que l’autre s’apprête à dire (et pourtant il le devance parfois). Pour cette raison, un peu comme dans un rallye automobile, les inter¬prètes fonctionnent souvent en binôme et se relaient. Cela ne règle pas tout pour autant et il n’est pas rare, au moment de la passation de micro, de subir un changement de timbre ou de volume de voix (une jeune vierge effarouchée laisse la place à la voix d’un mâle tonitruant sans raison dans vos écouteurs), de style (les envolées lyriques sont arrêtées net au pro¬fit d’un style extrêmement laconique), de rythme (à l’agglutination incompréhensible des mots succède un phrasé tout à coup saccadé), voire de contenu (on n’avait que la première moitié des phrases, on n’a plus que la deuxième). Le nouvel interprète s’est absenté un instant aux toilettes ou à la cafétéria, et ne sait manifestement plus trop de quoi il retourne : il brode donc un peu et tâche de vous distraire un moment.
Il est vrai que les traductions de M. Tho étaient souvent approximatives. Mais comment ajuster deux langues aussi différentes ? Pour être rendues avec exactitude, certaines phrases auraient demandé des heures. Il était plus facile de faire l’impasse sur quelques nuances, parfois aussi d’omet¬tre de transmettre des remarques qui risquaient d’indispo¬ser M. l’administrateur.
Comme le combustible non consommé par les véhicules, le sens s’échappe, les échanges s’opaci¬fient, la visibilité devient insensiblement embrumée, l’air chargé, plongeant progressivement les séminaristes dans un état semi-léthargique ou d’excitation grandissante, obligeant à des pauses-café de plus en plus fréquentes pour ranimer ou calmer les compar¬ses. Devant, à la tribune, l’orateur persiste, seul saisi par l’apparente passion qu’il exprime, imperturbable mais de plus en plus isolé, abandonné même par ses compatriotes vietnamiens décidément bavards, impatients de retrouver la joyeuse animation du dehors.
J’aurais souhaité être interprète, jouant volontai¬rement cette fois de ces adaptations novatrices diver¬ses. Car c’est bien malgré lui que le vôtre déploie devant vous un invisible écran déformant qui trouble autant qu’il éclaire. Subrepticement, il tend à occu¬per l’espace, à prendre votre place. D’ailleurs, c’est de plus en plus lui que vous regardez quand vous vous exprimez, c’est lui que vous fixez quand votre interlocuteur vous parle. L’interprète avance au cen¬tre, vous laissant tous deux sur le bord du chemin. Alors que vous n’aviez prononcé que quelques mots, le voilà d’ailleurs lancé dans une tirade interminable (il est décidément en grande forme aujourd’hui), à laquelle réagit votre hôte sans que rien ne soit traduit.
N.L. : Demande-lui quand il pense partir.
L’interprète : Oui, possible toi partir. Lui dit.
N.L. : Je sais, mais quand ?
L’interprète : Quand ? Ha ! Aujourd’hui, demain. Peut- être toi content partir. D’accord v?
Comme la rue, l’interprétation (se) remplit, à mesure qu’elle (se) vide.

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