CIRCULATION ALTERNÉE, CIRCULATION ALTÉRÉE 2

Comme la circulation, la communication est régie par une série de dispositions destinées à lui assurer une parfaite fluidité. Ce code des échanges, fait de conventions purement formelles empruntées à l’idée de la bonne conduite, celle de soi, régule aussi bien les rapports officiels que personnels.
Dans la langue vietnamienne, le pronom personnel foisonne. Entre les seuls «je» et «tu», on dénombre trente-huit possibilités de se désigner en fonction de la situation, de l’âge et de la relation. Entre les deux personnes, une multitude de flèches s’entrecroisent, comme à ce carrefour vu de haut les tracés emmêlés des engins, que met en abyme à quelques mètres de là l’embrouillamini inextricable du réseau électrique. Le moindre écart est une faute. Ce fourmillement prono¬minal où le visiteur extérieur s’égare exige réflexion avant de s’engager: le «je» se met en jeu, comme lorsqu’on s’apprête à traverser.
La société vietnamienne valorise l’effort collectif, son histoire récente lui a prouvé l’efficacité de cette posture culturelie et politique, constate un éminent sociologue. U ex¬périence sensible de cette évidence culturelle est fournie à tout qui tente de traverser une large avenue à l’heure de circulation dense : les deux-roues sans nombre se dirigent vers lui, le frôlent, l’évitent. L’individu, dans cette composi¬tion, a moins d’importance et de capacité d’action que cette sorte de conscience collective qui porte un invraisemblable équilibre qui permet au piéton de se retrouver intact, dans la majorité des cas, de l’autre côté de la chaussée.
Entre la complexité de ces règles communes et les aspirations de chacun s’étend un marécage psycholo¬gique où l’on se fourvoie tout autant.
Les rencontres liées au travail, où chacun est coincé à l’un des deux bords de la table immense percée d’une tranchée désormais pacifique emplie de fleurs sur tiges, sont polies et d’ailleurs toujours efficaces : on est d’ac¬cord sur tout. Une véritable surenchère de remercie¬ments suit, alors qu’on s’apprête à lever le camp. De même, un spectacle, éventuellement exécrable, est rythmé par l’irrépressible élan vers la scène de quelque admirateur pour remettre des fleurs à l’artiste.
La moindre démarche auprès d’une administration vietnamienne relève d’une semblable cohabitation paradoxale entre le possible et l’impossible. Ce qui semblait acquis est sans cesse remis en question. On avance toutefois, même lorsqu’on recule: il suffit de porter le regard du bon côté. Dans les bureaux, le strict respect de la hiérarchie donne lieu à des stratagèmes directement empruntés à ceux de la rue. Lorsqu’un texte a déjà été signé et que certains articles doivent encore être modifiés, on procède aux aménagements nécessaires entre collègues de rang identique en toute clandes¬tinité et sérénité, et à ce texte ainsi transformé on joint la page antérieurement approuvée par le sceau patronal : on ne fait pas signer son directeur deux fois. La critique n’est jamais directe et seuls des signaux discrets sont adressés au supérieur hiérarchique, qui modifiera éven¬tuellement la trajectoire retenue, s’il est un bon chef.
De même que le chauffeur s’adapte au dernier moment à une situation chaque fois nouvelle, la com-munication est d’abord « retenue » et procède par étape, au coup par coup. Ce commerçant élude la question pourtant réitérée de la monnaie qu’il doit rendre : vous repartez sans avoir réussi à obtenir d’éclaircissement, délesté de quelques mille Dôngs. Un non-dit bien placé, une délicieuse ellipse, véhiculent plus de sens qu’un long discours. On donne peu, ou pas, d’informations. Vous pouvez donc être tranquille. Le problème est mis au placard, à moins qu’un jour, tout seul, il n’en sorte. Une initiative est prise par un employé, sans en infor-mer son directeur. Si c’est nécessaire, une explication, parfois grossièrement fausse, est avancée. Il s’agit de ménager l’autre : vous semblez fatigué, on veut vous éviter des soucis.
Peu importe après tout: de Laozi, qui traça la Voie, invitation originelle à la circulation, à Ho Chi Minh, qui indiqua celle de l’indépendance, le fond est incon¬testable, et seule l’Harmonie vaut qu’on s’en occupe.
Le plus souvent, une entorse manifeste au code de la route et à la sécurité n’est même pas relevée. L’ob-servation des règles de bonne conduite est plus impor¬tante que la bonne conduite proprement dite. Lors d’un accident, pour peu que la police n’intervienne pas, peu importe qui est en droit et qui est en tort : le riche paiera pour le pauvre, la voiture pour le motard, et peut-être l’étranger pour le Vietnamien.
La Vérité, la nôtre, éclate parfois pourtant, mais il s’agit là d’ordinaire d’un accident: il faut alors s’en inquiéter sérieusement. Une empoignade brutale a lieu après un accrochage. Au terme d’une réunion mara-thon, un responsable, justifiant un faux comptable, lâche que sans arrangements on ne peut joindre les deux bouts. C’est que ça commence à aller beaucoup plus mal.
Cette circulation altérée du sens ne peut qu’ajouter au désarroi du visiteur étranger, déjà perdu dans ses déplacements atterrés de la ville. Immergé brutalement dans un bain linguistique où, généralement, il n’a pas davantage de repères, il peut heureusement recourir à un interprète, qui devient vite le seul lien entre lui et le monde. Il faut d’abord, séance tenante, faire l’éloge de ces jeunes Vietnamiens persévérants, qui le plus souvent ont appris, avec des méthodes dépassées, le français, le chinois, l’anglais, sans quitter le pays, sans rencontrer de locuteurs natifs et qui, du jour au lendemain, quand ils en ont la chance, doivent tout faire en cette langue.

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