À LA VERTICALE DE L’ÉTÉ 5

Aujourd’hui, la circulation des personnes et des pro¬duits, sans exception culturelle, a naturellement succédé à celle des armées en campagne. La casquette américaine remplace de plus en plus le casque du bô dôi, comme Pepsi fait concurrence aux exquis sinh tô et autres jus de fruits naturels. Alors qu’ailleurs les États-Unis se bat¬tent pour faire mettre bas les tchadors talibans, les jeu¬nes Vietnamiennes se couvrent le visage d’un foulard à l’effigie du drapeau étoilé. Le dollar fait référence (mais l’euro circule également bien) et Ford a construit une nouvelle usine à cinquante kilomètres de la capitale.
Qu’importe: le nationalisme ancré et sensible demeure. Il se peut du reste qu’il soit en fait d’abord identitaire. La question, si elle est naturellement posée à chaque invasion du Vietnam par une puissance étran¬gère, l’est tout autant du fait d’une relative hétérogé¬néité de la population et des cultures. Il n’y a pas honte à cela. Les pays européens, les États-Unis, la Russie, la Chine, les pays africains, constituent une mosaïque de populations différentes. Et moi-même, interrogation on ne peut plus pertinente pour le petit philosophe, qui suis-je, et qu’y puis-je ? L’affirmation de cette iden¬tité vietnamienne se forge sans doute au travers de la question militaire : avancer d’un seul bloc pour repous¬ser, pour occuper.
Le problème est particulièrement aigu par rapport à la Chine, État gigantesque posé à la verticale du petit dragon, à vrai dire un vrai B52, du fait même du danger quasi permanent qu’il fait peser sur le pays des Viêt depuis des millénaires. Dites à un Vietnamien qu’il ressemble à un Chinois et il se met à pleurer.
Les ouvrages récents écrits par d’éminents cher¬cheurs vietnamiens s’évertuent dans une thèse obsessionnelle à définir une identité vietnamienne distincte de celle chinoise, avec d’autant plus de convic¬tion qu’elles sont intimement liées aux niveaux de la langue, des traditions, de la pensée.
On a l’habitude de considérer cette coutume comme venant de Chine, mais en réalité, c’est le contraire : les mai¬sons sur pilotis de l’époque Dong Son (qui n’ont jamais eu de relations avec la Chine ) ont déjà cette forme.
Les livres qui parlent des citadelles royales vietnamien¬nes en disant que ces constructions sont orientées vers le sud pour obéir à la règle «Le Fils du Ciel s’assied face au Sud pour administrer le monde» de la Chine féodale se trom¬pent : les habitations du peuple n’ont rien à voir avec elle et pourtant sont toujours orientées au Sud.
On a plus facilement des problèmes avec son voisin de pallier qu’avec un lointain oncle d’Amérique. Les raisons peuvent être multiples : il fait des percussions jusqu’à une heure avancée de la nuit, sa moto encom¬bre le passage, il ne dit même pas bonjour quand on le croise dans l’escalier. La Chine est le locataire du dessus, que tout éloigne autant qu’il est proche, parti¬culièrement dans son évolution récente : lutte contre la colonisation ou la mainmise occidentale, contre les Japonais pour l’unification nationale, établissement d’un système à parti unique de type communiste, ouverture à l’économie de marché socialiste.
Ils sont pourtant faits pour s’entendre, pourrait-on dire en les voyant arriver ensemble, bras dessus, bras dessous. Outre les postes frontières qui s’ouvrent entre les deux pays, les autoroutes qui les relieront bientôt (de Hanoi, on sera alors à une bonne heure de la fron¬tière chinoise), les deux parties s’attellent à présent à édifier un couloir économique, comme on parle de couloir aérien, sorte de route abstraite sur laquelle seront accordées des facilités dans le transport des marchandises et dans la circulation des personnes, entre le Yun Nan et le Vietnam, selon les axes Kun Ming-Lào Cai, Hanoi-Hài Phông, et Kun Ming-Lào Cai, Hanoi-Quâng Ninh.
N’empêche que dernièrement, alors que quelques pastèques d’origine chinoise traitées, et dès lors peut- être nocives, étaient apparues sur le marché vietna¬mien, l’hypothèse d’un dispositif de guerre chimique mis en place par l’Ennemi afin de rayer de la carte la population vietnamienne fut aussitôt entendue. Les gâteaux fourrés à la pâte de haricots Que Huong, nous apprend le journal, conquièrent, non le marché chinois, mais bien la Chine.
Dans l’introduction de son mémoire, un étudiant de Hanoi prévient : Je propose de commencer mon papier par examiner l’hypothèse sur la logique de la FORME. Pour ce faire, je me hase d’abord sur les analyses tirées du TD Valeurs culturelles; ensuite les pensées chinoises dont Tao et Confucius. C’est un travail délicat car le patrio¬tisme vietnamien tel qu’il est enseigné à l’école refuse de confondre, en tout état de cause, la Chine et le Viet¬nam.
Vers 1869, alors qu’à pieds il quitte le Laos et par¬vient enfin en Chine méridionale accompagné de son expédition, Francis Garnier note à propos de la réaction des Vietnamiens qui en font partie :
Mon fidèle Annamite Tei, qui m’aidait dans cette conversation écrite, était enchanté de retrouver des mœurs aussi semblables à celles de son pays. Pour lui, comme pour ses compatriotes de l’escorte, l’arrivée en Chine était un véritable rapatriement.

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