À LA VERTICALE DE L’ÉTÉ 4

Pendant les années les plus dures de résistance anti¬française, des propriétaires terriens renonçaient à leurs rizières, de riches négociants offraient leur or au jeune État sans budget, des prostituées devenaient infirmières militai¬res, des vagabonds et des étudiants s’engageaient dans la milice, les paysans hébergeaient les citadins évacués, on brûlait sa propre maison pour pratiquer la tactique de la terre brûlée. (Le Courrier du Vietnam)
La vie de la nation est ainsi rythmée par des anni¬versaires d’inspiration guerrière, passant d’une fête nationale à une libération, une victoire ou une réuni¬fication, dont les banderoles, suspendues en travers, segmentent en autant de tronçons les artères. Les nouveaux boulevards sont assortis à leurs extrémités d’une stèle, à la manière d’un mémorial de champ de bataille, et reçoivent parfois un prix, comme on décore un combattant valeureux d’une médaille.
Ce neuf octobre, les haut-parleurs diffusent à sept reprises le communiqué du comité de quartier Ngoc Khânh: Pour commémorer les cinquante années de la libération de la capitale, la ville de Hanoi va organiser demain des feux d’artifice dans toute la ville. Il y aura un champ de bataille dans notre quartier à l’avenue Pham Minh Thông. À cette occasion, le comité de quartier demande aux habitants et aux commerçants de la rue Pham Minh Thông d’arrêter toute activité de zéro heure à minuit. Durant toute la journée, toute circulation sera interdite dans cette avenue.
À Hanoi, en face du musée d’ethnographie, le parc Nghĩa Đô où, à l’aube et au crépuscule, les nouveaux citadins s’adonnent aux gymnastiques traditionnelles, à la danse, au volant, au jeu du plumet, ou courent pour oublier les quelques kilos qu’une relative abondance recouvrée leur inflige déjà, a été totalement réaménagé et assaini, connu qu’il était pour ses activités interlopes. À l’entrée, sur un socle vertical de marbre, une plaque de cuivre gravée indique : 1954-2004, cinquante ans de libération de la capitale. Le parc restauré est d’abord un parc reconquis.
La majorité des rues des villes retracent par leur nom cette histoire toute militaire: celle des sœurs Trung, au premier siècle, puis celle la dame Triêu, au troisième, qui repoussèrent l’envahisseur chinois ; la rue Bien Biên Phù nous renvoie à la cuisante défaite française ; Nguyên Trai (1380-1442) écrivit un livre de stratégie militaire pour vaincre les Chinois sous les Ming, Lê Van Huu (1230-1322) était un ministre de la Guerre; les rues Lê Thâi Tô et Lê Loi rappellent le soulèvement en 1418 contre les Chinois. Seuls les plus pacifiques, Pasteur et Alexandre Yersin, disciple du premier et objet d’un véritable culte populaire, ont résisté au changement des noms de rue français après 1954.
Un ressortissant européen, accroché par une moto¬cycliste, peut lire dans la gazette du lendemain : un conducteur étranger s’en prend à une Vietnamienne.
Elle est pourtant bien loin, l’époque où la dentition vietnamienne était laquée de noir, pour la distinguer de celle animale, et où, au terme d’un incertain voyage, un ambassadeur européen se voyait reçu en audience par ces cris d’horreur: «Qui est cet homme avec des dents de chien?» Aujourd’hui, l’étranger, accueilli avec sourire, est immédiatement appelé dans le travail ou le privé par son prénom, que l’on retient définitive¬ment: pour peu qu’il ne démérite pas, il entre ainsi d’emblée dans la vie de ses hôtes, qui s’inquiètent et prient pour lui.
Une nation entière circule dans un même mouve¬ment et au même pas, sûre d’elle, et comme repliée sur soi.
En février 2003, alors que les Américains et les Britanniques déployaient massivement leurs chars pour cause d’armes de destruction massive soi-disant avérées en Irak, seule une frileuse déclaration du gou¬vernement vietnamien en faveur de la paix fut procla¬mée. Cette invasion succédant à celle du Vietnam, régulièrement évoquée, y compris par les dirigeants irakiens en déroute promettant à leurs hôtes imprévus un Diên Bien Phu imminent, ne suscita auprès de la population vietnamienne, pourtant à priori la mieux sensibilisée, pas la moindre manifestation digne de ce nom, spontanée ou non. Si les frontières sont sacrées, c’est qu’au-delà d’elles, plus rien n’existe ou ne compte vraiment.
Fort de sa victoire, le Vietnam fit un accueil chaleu¬reux à Bill Clinton, arrivé, peu avant de passer le relais au guerrier G.W. Bush, comme le parachutiste, par les airs, ainsi que tout son parc automobile de fonction, spécialement affrété pour des raisons sécuritaires. Les voitures présidentielles décollent et atterrissent.

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